13 mai 2017

Regarder : l'importance d'un regard


Jeune homme avec coiffe rouge / Filippino Lippi / Offices / Florence


Cet homme, L., m’a fait de merveilleux cadeaux. Sans le savoir. Il n’y pense probablement plus. Il ne s’en doute probablement pas. Et pourtant, en plein désert, en plein novembre, son message – très professionnel – m’est parvenu et a commencé à mettre un peu de couleur dans mon monde qui se délavait de jour en jour.
La vie nous dispense ainsi ses présents (oui, présents dans tous les sens du terme). Et il n’y a pas besoin qu’ils soient éclatants, ni vociférants, ni intenses. Il y a juste besoin qu’ils soient là. Qu’ils arrivent à temps.
Il suffit d’une goutte pour un cactus. Il suffit d’une piécette pour un mendiant. Il a suffi d’un regard bienveillant en ce qui me concerne.
Cet homme, L., a posé sur moi le regard qui me manquait. Il m’a fait le plus important des cadeaux.

12 mai 2017

Vvire : Still life / 21



Je ne sais pas, mais moi, le fait d’entrer dans n'importe quel magasin d’alimentation et de savoir que j’ai dans mon porte-monnaie de quoi m’acheter à manger, ça me remplit régulièrement de soulagement, d’allégresse et de gratitude. Serait-ce parce que je suis née treize ans après la fin de la deuxième guerre mondiale et que j’ai entendu mes parents, mes grands-parents parler de misère, de lutte, de faim durant toute mon enfance ? Serait-ce que la mort d’êtres humains  et la vue de visages décharnés par la famine ne cessent de me révolter ? Toujours est-il que je mesure régulièrement ma chance : j’ai de quoi manger ! Le rêve !

11 mai 2017

Vivre : des oiseaux et des hommes


Fidenza / Cathédrale / Chaire (détail)



Quand les gens vous entendent dire que vous aimez les oiseaux, ils vous imaginent souvent une paire de jumelles à la main, scrutant des feuillages. Ou alors admirant une envolée de migrateurs sur fond d’azur. C’est un peu plus compliqué que ça.

Ici, nous vivons entourés d’oiseaux. Ce sont nos plus proches voisins. Nous cohabitons en bonne harmonie. Ils bénéficient de nos restes et, en retour, nous avons droit à des concerts gratuits et à toutes sortes de présents. Ils sont exemplaires par leur courage et leur ténacité.

Depuis les prémisses du printemps, un couple de pies s’est installé juste en face de notre cuisine. Nous les avons vues travailler d’arrache-pattes, jour après jour, pour construire leur nid (pas bêtes, elles ont choisi un lieu qui a vue sur nos dépôts de nourriture). Nous avons suivi avec un intérêt discret et ému leurs progrès. 
Or, depuis quelques jours, un, puis deux corbeaux se sont mis en tête de les chasser, en se montrant teigneux et insistants. R., qui a remarqué leur manège, a fini par intervenir (même s’il n’est pas dans nos habitudes d’interférer dans les affaires d’autrui). Il a poussé un cri et claqué dans ses mains en direction des importuns, qui se sont enfuis à tir d’aile. Et à présent nous nous inquiétons de savoir si les pies sont bien toujours là.

A plusieurs reprises, j’ai vu d'autres corbeaux mobbeurs : je les ai vus se mettre à deux pour harceler un beau busard solitaire, en train de décrire de majestueuses volutes, pour lui faire abandonner la partie, le faire fuir, troubler son vol magnifique.

J’éprouve envers les corbeaux des sentiments très mitigés : je n’aime pas qu’on les rejette en raison de leur couleur, je n’aime pas qu’on les associe au film d’Hitchcock et qu’on les identifie au malheur. Ce sont des volatiles intelligents, subtils et élégants. En même temps, je leur en veux d’être si avides avec leurs congénères et bêtement cruels, car ici le ciel est si vaste et il y a tant d’arbres, qu' ils pourraient aisément satisfaire tous leurs besoins sans avoir à s’acharner sur d’autres créatures.

Bref, ces corbeaux m’apprennent que je déteste la violence gratuite, la nuisance noire, le désir d’écraser pour dominer, l’envie de ce qui appartient à l’autre.

Voici donc ce  que j’aime chez les oiseaux : ils me parlent chacun à leur manière du vivant. Ils me parlent intensément de cette coexistence complexe qu’on appelle vie sociale. Ils me parlent de mon humanité. 

10 mai 2017

Vivre : still life / 20




Siège rouge pliable et étonnamment confortable.
Idéal pour me poser face à la forêt, sous les cris lancinants des buses, 
tandis que d’un chantier en contrebas remontent des coups de marteau et l’acharnement d’une scie.
Face au soleil, en vacance totale, je me fous complètement du vacarme ambiant.
Dans ma bulle,
je me rêve à la mer, sur une terrasse, sur une île. 



9 mai 2017

Vivre : le métier de vivre


Archipel des Kornati / Croatie

La vie ne demande pas d’aller au-delà de ses forces.
Le seul exploit possible est celui de ne pas s’enfuir.
(Dag Hammarskjold)

Parfois, le courage, c’est juste de rester présent, face à sa vie, et de vivre moment après moment ce qui se présente.
Sans objectif majeur. Sans esquive. Sans attente particulière. 
Juste vivre le présent et assumer les émotions, les ressentis qui émergent. 
Rien de plus.
(et rien de moins)

8 mai 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 8



A Dominique, que je connaissais à peine, j’ai pu le dire, j’avais lu dans ses grands yeux bleus qu’elle pourrait tout entendre et tout comprendre. Alors j'ai dit.

J’ai dit les coups d’une mère sans doute trop jeune, trop fragile et trop isolée, et cela dès la petite enfance. J’ai dit les fois où ses mains après s’être défoulées sur mon corps, se posaient sur mon cou et appuyaient sur la glotte avec ces mots : arrête ! arrête de pleurer ou je t’étrangle. J’ai dit le silence, personne, aucun voisin pour entendre. J’ai dit que la dernière fois, c’était quand j’avais 14 ans et que tout cela avait cessé parce que je lui avais rendu le premier coup de poing qu’elle avait voulu m’asséner.

J’ai dit que plus tard, adulte, j’aurais voulu pouvoir mettre les choses à plat. Echanger avec cette mère défaillante, l’entendre me raconter sa détresse pour pouvoir comprendre, mieux comprendre ses raisons, pardonner, passer à autre chose. Mais à chaque fois, elle prenait son ton de victime, ce ton geignard qui m'horripile, et me répondait que j’avais inventé, que je faisais tout plein d’histoires, que le passé était passé. Elle ajoutait toujours qu’en revanche j’avais été une enfant « très très difficile ».

J’ai dit combien c’était dur maintenant, d’être présente pour elle, présente pour une mère qui avait été maltraitante, déséquilibrée, dysqualifiante. La soigner, maintenant, m’occuper d’elle, écouter ses plaintes, ses demandes toujours plus pressantes. Devoir la materner, elle qui avait été si peu maternante. Devoir la protéger, elle qui avait été si peu protectrice.

Dominique a dit : tu as vécu une situation injuste et tu ressens encore tout plein de colère au fond de toi.
C’est vrai. C’est exactement ça : je me suis engagée à m’occuper d’une mère toujours plus dépendante, toujours plus plaintive. Je fais mon devoir. Je suis les consignes que je me suis assignée. Mais je ne parviens pas à éprouver la moindre compassion, ni la moindre bienveillance envers elle. C'est au-dessus de mes possibilités. L’amour inconditionnel, c’est pour les saints, pour les modèles. Ce n’est pas à ma portée.

Maintenant qu’elle s’achemine vers la mort, elle est devenue « une pauvre vieille malade », elle n’a plus de mémoire, elle ne peut pas être touchée par ce sujet. 

Traverser l’hiver, c’est aussi ça : la cruauté de devoir accepter le fait qu’il n’y aura pas de réparation possible. Accepter l’impuissance à changer quoi que ce soit. Et accompagner quand même, sinon par amour, mais par souci d’humanité. 

7 mai 2017

Vivre : gravir sa montagne


Il y a eu les nuits, courtes, très courtes
(et une blanche, très blanche).
Il y a eu les matins où je partais au lever du jour écouter les chants d’oiseaux et contempler les Alpes 
en attendant la méditation de sept heures.
Il y a eu les repas tambouille tofu tofu, l’absence d’appétit, 
les biscottes grignotées dans la solitude de ma chambre.
Il y a eu les moments de réconfort dans la nature accueillante.
Il y a eu beaucoup de pluie et des éclaircies soudaines.
Il y a eu l’inconfort de positions à tenir, de frustrations à gérer, de blessures à reconsidérer.
Il y a eu les moments de doute et de perplexité
Il y a eu des hauts et des bas (beaucoup de hauts, beaucoup de bas)
Il y a eu de beaux échanges, des moments sans fard.
Il y a eu des émotions intenses, des sanglots longs (très longs).
Il y a eu des apprentissages, des sauts en avant dans la pratique.
Il y a eu des moments d’illumination.
Il y a eu de l’ennui. De la colère. De l'humour.
Il y a eu de belles personnes et d'autres avec lesquelles il fallait composer.
Il y a eu des désirs de fuite.
Il y a eu les phases de lassitude.

Bref, c’était une retraite méditative, dernier plot de ma formation.

Je rentre triplement contente car :
J’ai choisi de faire cette expérience malgré toutes mes appréhensions.
J’ai réussi à la mener à terme, à élargir ma zone de confort.
Je suis de retour chez moi, fatiguée.
Sereine.