8 avr. 2018

Voyager : convalescence




A mesure que nous progressions, la campagne semblait se remettre de l’hiver 
comme on relève d'une longue maladie.
Pâle, défaite, amoindrie, certes, mais reprenant toutefois des couleurs, ça et là.
Finalement, au bout de la route, elle semblait s'en être sortie.

7 avr. 2018

Vivre : l'indulgence


Madonna con santi e donatori (détail) / Vincenzo Foppa / Musei civici / Pavia


Que cachent les gens, les gens que l’on croise, que l’on salue, que l’on voit derrière les guichets, 
sur les quais, debout sur le trottoir d’en face ? Sont-ils en deuil ? Quels sont leurs emmerdements ? 
Derrière leurs visages pâles ou absents, ont-ils des soucis, un proche malade ou, eux-mêmes, sont-ils souffrants ?
Dans l’anonymat ou dans la banalité des rencontres quotidiennes, si l’on savait ce que cachent les gens...

5 avr. 2018

Lire : le coup de foudre de Patti


Photographie tirée du net / reportage du NYtimes lors de la publication du livre en 2015

Dans M Train, Patti boit des tasses et des tasses de café (qu’elle accompagne souvent de pain complet ou de beignets) et on pourrait s’étonner du fait que, étant tellement accro à cette boisson, elle ne se soit pas munie d’une bonne cafetière (non, pas une de ces machines à capsules qui font la fortune d’une grande multinationale depuis quelques années, non : une bonne moka pour se préparer un vrai nectar, et puis, naturellement, si elle en avait les moyens, une classieuse Pavoni, la rolls des rolls de l’espresso). Mais Patti semble apprécier les lieux au moins autant que leurs mixtures. Donc, elle passe son temps à boire du café dans des cafés et se montre désorientée si ceux-ci sont fermés. Il semble qu’elle ne sache se préparer chez elle que de banals Nescafés. Elle se révèle également accro aux séries policières télévisées qu’elle peut regarder durant toute la nuit (avec une préférence pour The Killing, version américaine, dont l'héroïne est Sarah Lunden, à chacun ses goûts...).

Et puis, il y a le moment décisif où elle va rendre visite à Zak, le serveur qui savait préparer au café ‘Ino, dont elle est une habituée, le meilleur café de West Village. Il s’est déniché un petit local du côté de Rockaway Point, au large de Brooklyn, et, comme elle l’a aidé à trouver les fonds, il lui a promis du café gratuit. Là, lors de sa première visite, elle perçoit les bonnes vibrations du lieu. Elle a toujours aimé l’océan, même si elle n’a jamais appris à nager.


Je suis allée regarder les surfeurs et j’ai arpenté les rues entre l’océan et le métro. En retournant vers la station, j’ai été attirée par un petit terrain entouré d’une haute palissade que les intempéries avaient malmenée. [...]

Le terrain faisait environ huit mètres de large et trente mètres de long, le format standard alloué aux ouvriers qui travaillaient sur le chantier du parc d’attractions, au début du vingtième siècle. Certains y avaient construit des bicoques, la plupart disparues. J’ai repéré une autre brèche dans la palissade, qui m’a permis de mieux voir. Le petit jardin était envahi de hautes herbes où étaient éparpillées de la ferraille rouillée, des tas de pneus et un bateau de pêche sur une remorque tordue qui cachait quasiment le bungalow. Dans le métro, au retour, j’ai essayé de lire mais je n’ai pas réussi à me concentrer. J’étais tellement obnubilée par Rockaway Beach et le bungalow décati, de l’autre côté de la palissade en bois déglinguée, que j’étais incapable de penser à autre chose.

Elle travaille tout l’été avec acharnement pour pouvoir réunir la somme requise en cash pour cette minuscule propriété. Mais elle doit attendre patiemment avant de pouvoir la rénover. L’ouragan Sandy a frappé la région à fin octobre 2012, à peine quelques semaines après l’achat, et la priorité des travaux est donnée aux habitants sinistrés. 

Les histoires d'amour avec des maisons sont parmi les plus belles, elles ne sont pas vouées à finir mal, en général...

M Train est un livre empreint de solitude et d’une nostalgique poésie, où les fantômes, les artistes vénérés et les souvenirs viennent constamment se fondre dans le présent. Patti Smith y évoque longuement son époux, Fred, décédé en 1994, et son frère, Todd, mort à peine un mois plus tard. Une littérature à savourer lentement (avec un mug de Nescafé ou un ristretto bien serré) tout en laissant les averses et les nuages défiler.

4 avr. 2018

Vivre : éternel dilemme


Installation 2017 / Louisiana Museum / Danemark

Dad des villes et Dad des champs,
je ressens de la tendresse pour la campagne et son apaisement.
J'aime cette terre, sa faune, sa flore, ses enfants.
Cependant, si je restais au village en mode permanent, 
les conformismes en tous genres finiraient par m’étouffer.
Quel besoin a donc le genre humain de vouloir tout contrôler ?

Ainsi la ville, ses espaces, ses reflets m’appellent constamment
Mais... comment survivre dans ces rues où le ciel est pris en étau ?
Où le ciel s'étiole, où le ciel pleure ses oiseaux ?
Je papillonne donc. Je vais je reviens je repars.
J'ai besoin du beurre et de l’argent du beurre.
Mon bien-être s'enracine dans l'ici et dans l'ailleurs.

2 avr. 2018

Lire : le retour


Itinéraire de Primo Levi entre fin janvier et  fin octobre 1945


En introduction à son récit, La Trêve, Primo Levi écrit :

Nous rêvions dans les nuits sauvages
des rêves denses et violents
que nous rêvions corps et âme :
rentrer, manger, raconter
jusqu’à ce que résonna, bref et bas,
l’ordre qui accompagnait l’aube :
« Wstawac » ;
et notre cœur en nous se brisait.

Maintenant nous avons retrouvé notre foyer,
notre ventre est rassasié,
nous avons fini notre récit.
C’est l’heure. Bientôt nous entendrons de nouveau
l’ordre étranger :
« Wstawac ».

J'avais lu d'une traite "Se questo è un uomo" (Si c'est un homme), le récit de sa déportation à Auschwitz. Curieusement, pendant longtemps, je n'avais pas réussi à terminer "La Tregua" (La Trêve). Cette narration de son hallucinant voyage de retour (lequel avait duré près de neuf mois) me déchirait le cœur et m'angoissait. Je ne parvenais pas à accepter qu'il ait pu endurer tout ça. En plus. J'ai dû morceler ma lecture et m'y reprendre encore et encore pour parvenir à terminer le livre. 

Nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois. Que n'avions-nous perdu pendant ces vingt mois, Qu'allions-nous retrouver chez nous ? Quelle partie de nous-mêmes avait été usée, consumée ? Retournions-nous plus riches ou plus pauvres, plus forts ou plus vains ? Nous n'en savions rien, mais nous savions qu'au seuil de notre maison, pour notre bien ou pour notre malheur, nous attendait une épreuve et nous nous la représentions avec crainte. Nous sentions couler dans nos veines, mêlé à notre sang exténué, le poison d'Auschwitz. Où allions-nous puiser la force de recommencer à vivre, d'abattre les barrières, les haies que l'absence développe spontanément autour de chaque maison déserte, de chaque terrier vide ? Bientôt, peut-être dès le lendemain, nous serions amenés à mener une bataille, contre des ennemis encore inconnus, à l'intérieur et à l'extérieur de nous-mêmes : avec quelles armes, avec quelles énergies, avec quelle volonté ? Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation, nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destin, mais destiné à rester unique. [...]


J’arrivai à Turin le 19 octobre, après trente-cinq jours de voyage : la maison était toujours debout, toute ma famille, vivante, personne ne m’attendait. J’étais enflé, barbu, mes vêtements déchirés, et j’eus du mal à me faire reconnaître. Je retrouvai la vitalité de mes amis, la chaleur d’un repas assuré, la solidité du travail quotidien, la joie libératrice de raconter. Je retrouvais un lit large et propre, que le soir, avec un instant de terreur, je sentis céder mollement sous mon poids. Mais je mis des mois à perdre l’habitude de marcher le regard au sol comme pour chercher quelque chose à manger ou à vite empocher pour l’échanger contre du pain, et j’ai toujours la visite, à des intervalles plus ou moins rapprochés, d’un rêve qui m’épouvante.
C’est un rêve à l’intérieur d’un autre rêve, et si ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine ; et pourtant, j’éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation précise d’une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d’une façon différente, tout s’écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c’est le chaos ; je suis au centre d’un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l’ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n’était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n’était qu’une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui se poursuit et me glace, j’entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu’un mot, un seul, sans rien d’autoritaire, un mot bref et bas ; l’ordre qui accompagnait l’aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, « Wstawac ».



1 avr. 2018

Vivre : l'art des listes


Portrait d'un jeune homme (détail) / Lorenzo Lotto / Accademia / Venezia


En traçant : rhubarbe échalotes artichauts menthe sur le feuillet,
j’ai retrouvé le plaisir de la plume entre mes mains.
A force de taper, d'essémesser, de scanner, de mailer, de printer,
les stylos et les crayons deviennent des espèces en voie de disparition.  
Regrettable constat. 
La maison n’en compte plus que quelques spécimens, à protéger.
Heureusement qu’il y a les jours de marché.