11 mai 2018

Vivre : une course, des courses

Centre de Lourmarin

Manquer de deux ou trois bricoles. Entendre la cloche de l'école qui sonne. 
Enfourcher le vélo en direction du village voisin. Effleurer les boutons d’or et les marguerites au bord des chemins. 
Être effleurée par une fourgonnette. Faire un signe à la postière. Pédaler de bon cœur.
Constater que les moutons ont encore déménagé. 
Longer le pré où les trois Zoés (jamais réussi à les distinguer) promènent leur élégance de bovidés. 
Entendre mille chants. En écouter quelques uns. Bifurquer à droite. 
Croiser deux copines en balade (papotages et rythme chaloupé). 
Croiser deux femmes concentrées sur leur nordic walking (vitesse, bâtons et matos fluo intégrés). 
Croiser le vieux monsieur qui s’exerce sur ses deux cannes. Caresser des yeux les trois ânes. 
Saluer un couple avec un chien, qui répond en souriant. Saluer un couple sans chien, qui répond pareillement. 
Saluer un jeune randonneur, qui fonce droit devant. 
Apercevoir de loin la silhouette d'un vagabond émergeant de buissons. 
Réaliser de près qu’il s’agit d’un amateur de muguet jubilant de ses trouvailles. Sentir mes muscles qui travaillent. 
Fredonner une chanson. Déplorer l'entretien coupable d'une pauvre maison. 
Sentir la brise carillonner sur mon visage. Ralentir dans un virage. 
Profiter d’une descente, mais freiner brutalement, car un bourdon pris dans ma tignasse en vrombit d'indignation.
 Embrasser le paysage lacustre du regard. Basculer dans un océan de jade. 
Admirer tous ces champs déroulés comme des Mondrian géants. Ou comme des Picasso. Ou comme des Rothkos.
 Déboucher sur la nationale et prêter attention : les camions, les travaux, les signalisations. 
Tourner à gauche, tourner à droite. Atteindre enfin la mini surface qui vend de tout pour trois fois rien. 


10 mai 2018

Regarder / Lire : traverser le silence




Fabienne Verdier est une artiste contemporaine atypique. Elle a décoré entre autres une salle du palais Torlonia à Rome avec d’immenses traits rouges sur fond bleu cyan. Pour ce faire, elle s’est fabriqué spécialement un énorme pinceau. Elle l’a créé avec 30 queues de cheval, et l’a suspendu à une poulie, en le projetant sur des plaques au sol, qu’elle a appliquées ensuite sur deux parois du palazzo. Le résultat est spectaculaire et totalement détonnant.

Fabienne Verdier s’est formée à la calligraphie dans les années 1980. A l’âge de 20 ans, diplôme des Beaux-Arts de Toulouse en poche et déçue par l’enseignement académique dispensé en France, elle décide de partir en Chine, dont elle admire la pensée et l’art traditionnel. Une fois arrivée dans la lointaine province du Sechuan, où elle a obtenu une bourse, elle se découvre la seule étrangère. Au début, sa démarche est mal comprise. Elle ne saisit pas pourquoi personne ne lui parle, elle est totalement isolée. Jusqu’au moment où elle découvre qu’on a écrit en chinois sur sa porte : défense de parler à l’étrangère. Mais, malgré les difficultés, le froid, la solitude, elle tient bon. Elle supporte ces conditions spartiates par passion pour l’art qu’elle veut apprendre. Elle se fait peu à peu des amis. Et surtout elle rencontre des enseignants qui acceptent, non sans risques, de lui apprendre leurs techniques ancestrales.
Elle constate peu à peu les ravages de la révolution culturelle : le fonctionnement totalitaire et absurde en vigueur dans l’université, la vie quasi-carcérale infligée aux étudiants, le rejet violent des traditions, les humiliations et les tortures subies par les vieux maîtres détenteurs de traditions millénaires.


Partie pour une année, Mademoiselle Fa, comme on l'appelait là-bas, est restée dix ans en Chine. A son retour, elle a développé une œuvre originale, trouvant des voies nouvelles pour créer des ponts entre la tradition occidentale et l’art oriental. A travers ce récit autobiographique, on apprend beaucoup sur l’histoire  contemporaine de la Chine, sur les exigences de la création, et sur la trajectoire d’une femme au caractère aussi bien trempé que ses pinceaux.






Passagère du silence / Albin Michel / 2003
Fabienne Verdier. Palazzo Torlonia / Xavier Barral / 2011

9 mai 2018

Vivre : relâchement


Une barque – un trait anthracite subtil et fin qui ne relie rien à rien
Sur un lac blanc strié d’argent– un lac zèbre qui vient lécher ses rives reines
Et les ourle de perle et de grège, et les grime sereinement.
Une barque. Un lac. Un instant.

8 mai 2018

Lire : avoir du "goût" pour tout

Banksy, MOCO, Amsterdam


Ces deux-ci parce qu'ils sont délectables :

... utiliser en son for intérieur les jugements féroces et les raccourcis savoureux de sa grand-mère : une fière sale, un grand bredin, un ahuri, une cancanière, un ramenard, un bouffe-tout-cru, une va-t-en-guerre, un gros plein de soupe, une virago, un drôle d'outil, un qui pète plus haut qu'il n'a le derrière, un imbécile heureux, une drôlesse, un mauvais bougre, un petit botte-à-cul, une qui se croit, un vieux dragon, un grand dépendeur d'andouilles, une pie-grièche, une tête à claques, un cou d'agryon, une marie couche-toi-là, un faux-jeton, une mijaurée, un sans-le-sou, un bayeur aux corneilles, un qui traîne ses guêtres, qui témoignent de ses idées morales et de sa conception du genre!

... avoir déjeuné chez François et Marie Friteyre à l'Espinasse en Livradois d'excellente charcuterie maison puis d'une potée auvergnate au lard avec  tous ses légumes puis de pigeons aux petits pois puis d'un civet de lièvre ("una lebre que je connais", disait le cousin qui  l'avait piégé), pui d'un rôti de veau "du boucher" accompagné de petites pommes de terre rondes sautées à l'huile de noix et de gros haricots blancs de Soissons puis de salade puis de fromages de chèvre maison puis de poires au vin avec des biscuits puis d'une tarte aux pommes (ouf!) avec café et gnôle du coin, exténuement et ravissement garantis...

Et le petit dernier, un de mes préférés (parce que j’imagine si bien la scène) :

... avoir demandé son chemin un soir pluvieux d’hiver à la sortie du métro Censier-Daubenton à un groupe de trois punks, coiffure à l’iroquoise et Doc Martens, chahutant à l’abri d’une porte, et avoir été raccompagnée par trois jeunes gens prévenants jusqu’à l’entrée du square Vermenouze : « Mais si, vous n’auriez pas trouvé toute seule, et puis, on ne sait jamais...

Françoise Héritier, Le Sel de la vie, éd. Odile Jacob, 2012, p. 58, 62 et 79

7 mai 2018

Vivre : still life / 42





Utile, oui, en principe. Pratique, je dis pas le contraire. 
Ultra léger et compact, certes.
Mais... susceptible, insolent et fieffé coquin.
Il n’a pas sa pareille pour me lâcher juste la veille d’un départ 
ou même – sournoisement – durant le trajet aller.
"Monsieur" me laisse en rade. Il ne pipe plus mot.
Naturellement, à peine rentrés, il retrouve sa verve avec le plus grand naturel.
Oh! Coco! tu es censé m'éviter de trimbaler des kilos de papier !
Si tu continues à me faire faux bond, je te quitte définitivement pour... BOOK!!!



6 mai 2018

Vivre : se souvenir des jours anciens


Vierge à l'Annonciation (détail) / Taddeo di Bartolo / Musée du Petit-Palais / Avignon


Tant de choses finissent parfois, la loi des séries sans doute.
Voici le joli bazar d'Y. qui liquide tout son stock :
adieu, papier de soie rouge auquel j'aimais confier mes livres;
adieu, pinceaux, plumes, et superbes enveloppes;
adieu, épatantes trouvailles dénichées près du comptoir.
Je choisis mes derniers Prismalos avec des yeux aquarelle.

5 mai 2018

Regarder : il faut travailler beaucoup, une tonne de passion et cent grammes de patience*


Arbre et maisons / 1953

Ciel de Vaucluse / 1953

Paysage de Provence / Grignan / 1953-54

Paysage Agrigente / 1953-54


Je décolle souvent et voyage toujours pour voir si le lieu du leurre ne se confond pas avec celui de ma main. 
Il faut pourtant y arriver, que ce soit sans hésitation là et pas ailleurs que cela se passe. 
C'est si dur d'accepter l'abruti qui se trouve en soi et pourtant comment faire sans lui ? 12.11.1953 / Nicolas de Staël à René Char



Un titre de baron. 
Une allure de prince. 
L'acharnement d'un bosseur. 
Les tourments d'un éternel voyageur.
Une peinture affirmée, lumineuse.
Un mélange détonnant. Un passage éclair.


Nicolas de Staël en Provence / Caumont Centre d'Art / Aix-en-Provence / 27.04. 13.09.2018

* lettre à Jean Adrian, collectionneur et ami.