7 mai 2022

Vivre : loupages

 

Nature morte à la tourte entamée / Pieter Claesz / MBAA / Besançon
 
J'ai raté mon gâteau. Bien cramé à l'extérieur, il lui manque la blondeur appétissante de certaines sorties pleines de panache. Une cerise, là, tombée où il ne fallait pas, forme une tache noire sur le biscuit. De plus, tout au milieu, à l'intérieur, la pâte est restée liquide, elle n'a pas pris. J'ai raté mon gâteau, évidemment. Et pourtant, en mordant dedans, en avalant une, puis deux bouchées, j'ai du plaisir à déguster. Je savoure les noisettes, et les myrtilles, et les tronçons de rhubarbe rougie, et ce petit arrière-goût de vanille. J'ai raté mon dessert, c'est sûr, mais rater, n'est-ce pas le prix à payer pour tenter sans recette, pour se lancer sans mode d'emploi, pour mettre au point une pâtisserie qui change de l'ordinaire ?
L'espace d'un instant, dépitée, j'avais oublié combien il est plus aisé de réussir quand on s'efforce de suivre à la lettre, point par point, les dosages et les instructions fournis, quand on se plie et qu'on suit.
Le prochain gâteau sera sans doute un peu moins raté. En attendant les prochaines expériences, celui-ci sera mangé, jusqu'à la dernière tranche. Les avis divergent, mais chacun s'accorde sur un point : les choses peuvent être tout à la fois ratées, moches et douces au palais.

6 mai 2022

Vivre : en un mot comme en cent

 
Entrée du baptistère  (détail David) / Place des Miracles / Pise
 
complexes, certaines situations, mais on réalise qu'on a compris
- enfin, vraiment -
quand on peut réduire les choses à leur plus simple expression

5 mai 2022

Vivre : drôle de zèbre

 



Ces derniers temps, on voit fleurir dans le ray-grass d'Italie de drôles d'éléments mal identifiés.
Il m'arrive de m'inquiéter : se pourrait-il qu'un jour on retrouve dans un ballot notre impulsif  Mister P. ?





4 mai 2022

Vivre : face au problème

 


Perplexe, on s'interroge, on s'agite, on cherche en vain 
Et c'est toujours à la der des der que l'illumination vient...

3 mai 2022

Vivre : céder au CV (ou pas)

 

Jh présenté par Vénus aux sept Arts libéraux / Botticelli / Le Louvre / Paris
 
Elle se refuse à être identifiée par son métier, à ne vivre que pour exceller dans ce domaine, à ne fréquenter que des gens de ce milieu. Elle dit qu'elle n'est pas que cela, que réussir à ce prix, c'est chèrement, c'est cruellement payer. Elle ajoute : "et si un jour je devais perdre mon emploi, qu'est-ce que je deviendrais, que resterait-il de moi ?" A la recherche de compromis, elle accepte et décline tour à tour des invitations. Elle se méfie des cases et des enfermements. Elle veut être reconnue comme une bonne professionnelle, mais elle renâcle à être perçue uniquement en tant que telle. Ses attentes, ses possibilités vont largement au-delà. 
D'où ses questionnements : d'où vient cette nécessité d'évoluer dans un monde qui nous ressemble et auquel nous voulons tant ressembler au point qu'on ferait tout pour se conformer, à travers nos relations, nos consommations, nos habitations ? quelle nécessité de tendre constamment vers la consanguinité sociale ? pourquoi avons-nous tant besoin de miroirs rassurants ?
Elle ajoute :... quelle place pour le risque, pour s'aventurer vers ce qui semble étranger, pour les pas de côté, pour la créativité... ? Elle se penche sur son verre et semble pensive... elle répète : la créativité... 


2 mai 2022

Vivre : élucider

 
Abbaye de Silvacane
 
 donner du temps au temps
permettre l'ouverture
laisser le jour se faire jour

1 mai 2022

Ecouter / Lire : Rosa et l'oiseau

 
Madonna dell'Arancio (détail) / Cima da Congliano / Accademia / Venezia
 
Il y a des émissions qu'on découvre et d'autre qu'on retourne écouter, en partie ou en entier, selon les besoins, un peu comme on retourne à une lecture aimée ou dans un lieu qui nous a impressionnés. Bénis soient les podcasts. L'autre jour, j'ai réécouté l'émission Une journée particulière, dont Anouk Grinberg était l'invitée. A un certain moment, elle a lu une lettre de Rosa Luxemburg adressée à son amie Sophie Liebknecht, durant sa détention (R.L. a été emprisonnée à plusieurs reprises au cours de son existence. La période d'emprisonnement la plus longue, à la fin de sa vie, date de juillet 1916 à novembre 1918. Durant cette période, sa correspondance, les rares visites étaient ses seuls liens avec le monde extérieur. Les missives adressées à ses amies révèlent une facette différente de la théoricienne socialiste combattive : elle s'y montre proche du vivant, attentive aux plus petits êtres qui l'entourent, une écologiste avant la lettre pourrait-on dire).
Ma Sonioucha chérie, votre chère lettre est arrivée au bon moment hier. Elle et le soleil qui brille depuis deux jours ont fait tant de bien à mon âme blessée. Ces derniers jours mon cœur souffrait beaucoup, mais maintenant, ça ira mieux.Si seulement le soleil voulait bien rester encore un peu. C'est ainsi, je suis dehors pendant presque toute la journée. Je flâne au milieu des buissons, j'examine chaque petit recoin de mon petit jardin et j'y trouve toutes sortes de petits trésors. Hier, j'ai rencontré devinez qui? un papillon citron, tout neuf, étincelant, j'en ai été si heureuse que mon cœur a fait des bonds. Il est venu se poser sur ma manche. Je portais un gilet mauve. C'est surement la couleur qui l'a attiré, puis il a batifolé dans les airs et s'est envolé par-delà le mur. Mais... je dois sans doute être malade pour que tout me bouleverse si profondément. Ou alors... savez-vous ce que c'est ?
J'ai parfois le sentiment de ne pas être un vrai être humain, mais plutôt un oiseau ou quelque autre animal qui aurait très vaguement pris forme humaine ; au fond de moi, je me sens bien plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons ou de brins d'herbes, que dans un congrès du parti. A vous, je peux bien dire cela tranquillement : vous n'irez pas tout de suite me soupçonner de trahir le socialisme. Vous savez bien qu'au bout du compte, j'espère mourir à mon poste : dans un combat de rue ou au pénitencier. Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu'aux 'camarades'. 
Anouk Grinberg a publié aux éditions de l'Atelier, en 2009, une sélection de lettres de Rosa Luxemburg, que l'on peut lire ou écouter, puisqu'elles sont accompagnées d'un CD. L'actrice a aussi fait des lectures publiques de cette sélection (un enregistrement d'une émission de France Culture est disponible ICI). A propos de cette expérience théâtrale, la passionnante et passionnée Anouk a dit : 
"C'était comme un acte civique. Et j'ai vu tant de gens pleurer, tous bords confondus, comme si d'un coup fondait en eux tout ce qui avait gelé. Mais que pleurons-nous ? Rosa ? Cette amie qu'on rêverait tant d'avoir ? Son assassinat ? Nos vies ? L'étouffement de nos rêves et de nos sentiments ? Ce que le XXème siècle a fait à l'humanité ? Ce que la politique est devenue ? C'est tout ça, mais c'est aussi l'inverse. On pleure de retrouver ses forces, on pleure d'être rendu à soi-même. C'est comme une contagion heureuse : on aime à nouveau. On voit." 
Être une intellectuelle visionnaire, voir grand et penser large. Se réjouir du tout-petit et se concevoir comme une particule. Rosa Luxembourg, mésange révolutionnaire, portait tout cela en elle. D'où la beauté de ces lettres qu'Anouk Grinberg restitue avec fougue et sensibilité.