Elle attendait, plutôt jolie, bien emballée. Une femme très pressée l'a achetée en action trois pour deux début novembre. Très pratique à distribuer, pas besoin de se fatiguer, pensait la femme qui l'a offerte à sa voisine en guise de remerciement quand celle-ci l'avait miraculeusement dépannée. La voisine, diabétique, a remercié, gênée, mais ne savait pas trop quoi faire de ces pralinés. Elle a donné la boîte à sa fille, si ce n'est que sa fille s'était mise au régime. Elle tenait vraiment à rentrer dans une jolie robe soldée pour la soirée de fin d'année. Comme elle devait passer au cabinet médical pour se faire vacciner, elle leur a déposé cette petite attention en les remerciant vivement de leur disponibilité. Au cabinet, les boîtes s'entassaient, tous les patients en apportaient, l'équipe ne savait plus trop quoi faire de ces douceurs certes truffées de bonnes intentions, mais qui commençaient à les gaver. Un soir, juste avant Noël, Christelle, l'infirmière, a décidé de les proposer à Fatima, la femme de ménage qui débarquait avec ses seaux et ses produits. Fatima, justement s'apprêtait à prendre l'avion. Elle devait rejoindre le lendemain sa nombreuse famille. Et c'est ainsi que cette boîte fabriquée au pied des Alpes mais qui rêvait de voir la mer a pu s'envoler et réaliser son souhait : partir fondre de palais en palais au bord de la Méditerranée.
7 janv. 2023
6 janv. 2023
Vivre : flux tendus
Street art / Vienne
Tout remplir, tout combler. Ne pas cesser de frétiller, pour être sûre de ne rien manquer. Elle cumule les messages, transfère, ajoute des sourires et toutes sortes de simagrées. Placer les bons émojis, copier, coller. Toujours se tenir à jour, être sûre de ne rien manquer. Elle se précipite pour se procurer le dernier objet DOP, elle veut absolument prendre part au moindre événement annoncé. Son moteur : la vitesse. Son credo : la nouveauté. Sa hantise : être dépassée. Elle s'agite et se dépense sans compter. Elle dépense encore plus en traitements et en produits performants, en livres qu'elle lit à moitié, mais grâce auxquels elle peut se vanter de connaître le titre, l'auteur et le résumé. Elle court, elle court, elle prend le train en marche, l'important étant de ne pas le manquer. Sa vie, elle se la fabrique, son bonheur, elle veut se le créer. Elle suit, elle insiste pour être de toutes les parties, surtout ne pas se faire larguer. Comment disait Lennon, la vie, c'est ce qui passe pendant que vous êtes occupés à des projets. Une tonne de projets dans sa vie, mais sa vie, saurait-elle dire où elle est passée ? On l'aperçoit qui halète le soir, après une longue exténuante journée. Au pas de course, c'est normal, elle fonce vite, vite : sa leçon de yoga, impossible de la rater.
5 janv. 2023
4 janv. 2023
Vivre / Lire : still life / 126
Je dois avouer que je suis une lectrice totalement indisciplinée, rebelle, incapable de prendre un livre et d'aller du début à la fin sans m'en échapper. Je ne cesse de m'absenter. Attention : aucune distraction de ma part, mes absences sont dûment légitimées. Si je quitte le livre, c'est pour mieux le comprendre, en saisir les tenants et les aboutissants, l'auteur et ses références, le contexte qui a accouché du texte. Je m'en vais et je reviens, sans arrêt, jusqu'à la dernière page. Si bien que, très souvent, c'est en lisant les ultimes phrases que je me sens capable de le reprendre. La véritable lecture peut commencer.
Fille de migrants qui avaient quitté l'école à onze ans pour se mettre à travailler, scolarisée dans une langue aux sonorités inconnues, j'ai dû apprivoiser le français peu à peu, à tâtons, dans les ricanements, sans surveillance de mes leçons. Pas question de demander la moindre clef à mon entourage, pas question
non plus d'être réfractaire aux apprentissages, de faire ma difficile,
de rejeter le moindre imprimé : tout livre était bon à prendre et je le
prenais. Les romans ont très vite été mes bouées dans une mer de perplexité et mes lampes torche à travers les forêts obscures dressées par toutes les lettres de l'alphabet.
Sans doute ai-je suivi les règles convenues avec mes tout premiers livres d'enfant, les Quatre filles du docteur March ou le Club des Cinq
(pas de bibliobus pas de bibliothèque dans les environs, mais...j'avais
hérité d'une vieille caisse ramenée par mon père d'un de ses
chantiers). Très vite le nombre de ces livres étant limité, je me suis
mise à relire dans la plus totale liberté. Je partais rejoindre mes
personnages préférés, les passages qui m'émouvaient, les chapitres où je
me sentais dans mon propre grenier. Au fur et à mesure, les lectures
m'ont poussée à la découverte, projetée hors des pages, intriguée par
les mots que je ne connaissais pas, par les personnages et par les pays
cités, j'ai ressenti le besoin de combler des trous, d'élucider des mystères, de tordre les points d'interrogation pour parvenir à dresser des exclamations.
Un jour, enfin, à neuf ans, j'ai pu arracher un laissez-passer. Il se tenait sur les rayonnages de notre supermarché. Il coûtait 29 francs - une somme à l'époque, j'en rêvais. J'ai fini par l'obtenir comme un trophée. Je me souviens : sur la pointe des pieds, les bras tendus pour m'en emparer. Je viens de le remonter de la cave où il dormait d'un légitime sommeil, portant les marques de toutes les après-midis passées à le compulser, où je ne me lassais pas de tourner les pages, pour conquérir cette langue qui n'était pas la mienne mais qui aurait le pouvoir de m'arracher à toutes sortes de solitudes et d'abandons. Le voici devant mes yeux attendris, fatigué et chéri, ce cher bon vieux compagnon.
3 janv. 2023
2 janv. 2023
Vivre : vu sous un autre angle
Your timekeeping window, 2022 / Olafur Eliasson / Palazzo Strozzi / Florence
Et pourquoi donc demander des choses dont on n'a fondamentalement pas besoin
à des gens qui ne nous apporteront rien, dans tous les cas : rien de sain ?
1 janv. 2023
Vivre : au coeur des choses
Il y avait deux fronts, l'un pur, ensoleillé, l'autre gris et obstiné. Il y avait le lac et, dans ses eaux limpides, un nageur qui, résolument, crawlait, traversait une ligne imaginaire entre brumes et clarté. Il y avait des silhouettes solitaires, des regards baissés et des regards qui s'élevaient. Et puis, sur ce tronc - discret, si discret - il y avait un petit Bouddha qui se tenait impassible face au lac, face aux fronts, face aux cimes, aux gens qui nageaient qui marchaient, ce petit Bouddha qui semblait veiller sur les allées et venues des masses en train de s’affronter, confiant dans le fait que tôt ou tard elles allaient se dissiper.
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