18 juin 2023

Vivre : tâtonner

 
Madonna col Bambino / Anonimo / Palazzo Schifanoia / Ferrara
 
 
C'est en me trompant, en me décourageant, en pestant et en reprenant que j'ai enfin compris :
la recherche avait bel et bien commencé et je ne la lâcherais pas tant qu'elle ne serait pas finie.
 
 
 

17 juin 2023

Vivre : comme des nuages de passage

 

 
 No habrá una sóla cosa que no sea
una nube. Lo son las catedrales
de vasta piedra y bíblicos cristales
que el tiempo allanará. Lo es la Odisea,
que cambia como el mar. Algo hay distinto
cada vez que la abrimos. El reflejo
de tu cara ya es otro en el espejo
y el día es un dudoso laberinto.
Somos los que se van. La numerosa
nube que se deshace en el poniente
es nuestra imagen. Incesantemente
la rosa se convierte en otra rosa.
Eres nube, eres mar, eres olvido.
Eres también aquello que has perdido.
 
Jorge Luis Borges
 
 
On se réveille régulièrement un peu ébahie, étonnée de sa propre vie. C'est qu'à force de vouloir s'adapter, se conformer, se tenir informée, être occupée par tant d'autres sujets, il n'est pas étonnant de se retrouver surtout déconcertée : comment a-t-on ainsi pu se perdre de vue ? 

Pas une chose au monde qui ne soit Nuage. Nuages, les cathédrales  pierre imposante et bibliques verrières  qu'aplanira le temps. Nuage  l'Odyssée, mouvante, comme la mer, neuve toujours quand nous l'ouvrons. Le reflet de ta face est un autre, déjà, dans le miroir et le jour, un labyrinthe impalpable. Nous sommes ceux qui partent. Le nuage nombreux qui s'efface au couchant est notre nuage. Telle rose en devient une autre, indéfiniment. Tu es nuage, tu es mer, tu es oubli. Tu es aussi ce que tu as perdu.
In : El Hacedor / 1960 / En français : L'auteur et autres textes / Trad. Claude Esteban

16 juin 2023

Vivre : et d'une caresse soulever la capuche d'un coquelicot

 
Gemelli / Maggio / Francesco del Cossa / Palazzo Schifanoia / Ferrare
 
 
 En ce jour spécial, apprécier le primordial :
La maison. L'homme. Le lac. Le chien.
La forêt. La lumière, tous les matins. 
L'équilibre précaire entre l'esprit et le corps :
la santé avec les yeux grands ouverts. 
Pourquoi désirer plus ? Pour quoi faire ? 
 
 
 
 

15 juin 2023

Voyager : une ville, des vies

 
I Miracoli di San Vincenzo Ferrer (dett.) / Ercole de' Roberti / Musei Vaticani / Città del Vaticano
 
Un vrai voyage est fait pour l'essentiel de rencontres, ces portes qui s'ouvrent et ramènent à ce que l'on est (peuvent illuminer des pans égarés de notre passé).
 
Un matin, Giovanni avait posé son cappuccino et son croissant sur la table d'à côté. Très vite, il a tourné vers nous son visage solaire, rempli de curiosité et de générosité. Sur le point d'achever ses études d'architecture, il s'apprêtait à faire différents stages tous azimuts pour apprendre encore et définir vers quoi s'orienter. A 24 ans, il avait déjà effectué deux séjours Erasmus, l'un à Barcelone et l'autre à Marseille. Il s'intéressait à l'urbanisme et à la manière de favoriser les échanges dans les grandes cités. Il savait des tas de choses sur la pollution des villes et l'importance des vents qui les balaient. Il habitait Rimini et faisait tous les jours les trajets. Il aimait autant parler qu'écouter. Nous lui avons souhaité en le quittant le bel avenir qu'il méritait.
 
Domenica s'était approchée tandis que nous admirions les fresques qui ornaient la Casa Romei. Elle parlait un excellent français et tenait à s'entretenir avec nous dans cette langue (Ferrare est une des rares villes où on ne s'adresse pas automatiquement à vous en anglais - réflexe horripilant - quand on vous identifie comme étranger.). Elle avait vécu à Paris durant de longues années. Elle savait exprimer avec douceur à la fois ses connaissances, ses idées et ses valeurs. C'est elle qui nous a fait connaître Leonora d'Este, la fille de Lucrèce Borgia qui avait été abbesse et compositrice dans la ville où nous nous trouvions (Des musiciennes anglaises venaient d'enregistrer des œuvres attribuées à cette religieuse dont les mélodies enchantaient le peuple au-dehors et courrouçaient sa hiérarchie). Domenica vivait à Bologne dans un bâtiment historique qui la protégeait de la chaleur et de toutes sortes d'incivilités. C'était une personne avec qui j'aurais pu converser pendant des heures du sens du travail, de la poésie, de la tristesse des pertes qu'on ne saurait éviter. En une soirée, nous n'aurions pas épuisés les sujets.
 

Anna avait une bouille sympathique et ronde, une une jovialité communicative. C'était quelqu'un d'incroyablement décontracté. Elle levait régulièrement l'avant-bras, à la manière d'un chat en plastique chinois : elle y avait fait tatouer une Tour Eiffel. Sa mère était française et son père italien. Elle avait vécu pendant longtemps en région parisienne et puis un jour elle en avait eu marre des embouteillages et des logements minables qui lui bâfraient la moitié de son salaire. Elle avait tout quitté pour venir s'installer à Ferrare, ville où elle était née. Avait opéré ce retour aux sources sans hésiter. Dans la ville aux murs ocre, pas de bouchons, pas de stress, un appart à 200 euros qu'elle partageait avec son chat et le plaisir d'aller au travail sans se faire bousculer. 
 
Germano gérait au fond d'un minuscule garage du centre ville un atelier de réparation de bicyclettes. C'est juste là, à point nommé, que la mienne a décidé de déboîter, exprimant ainsi son aversion pour toutes les locations subies au fils des années. Grâce à elle, j'ai éprouvé ce jour-là très tangiblement le sens de l'expression "perdre les pédales". D'un coup de poing, Germano l'expérimenté a raisonné ma monture récalcitrante avant  de retourner chanter au fond de son atelier.
 
Et puis il y avait ces deux filles noires, qui se sont mises à danser dans le petit réduit à l'arrière d'un bistrot, en attendant leur tour aux WC. C'était si évident, si spontané, qu'il s'en est fallu de peu que je les imite. Je ne me souviens plus vraiment de la musique, du disco, un tube des années '80 sans doute, mais je me souviendrai longtemps de leur façon décomplexée de se trémousser, parmi les caisses de coca et les balais. Il ne leur fallait pas grand chose pour exprimer leur sens de la fête, dire leur joie d'être. Pour envoyer valser toutes les attitudes guindées et codifiées.
 
Tous ces gens parlaient, échangeaient, s'exprimaient, par-delà les frontières de langues et de cultures. Ils créaient des ponts dans un monde où tant de choses incitent à élever des murs. Ils vivaient.
 

14 juin 2023

Vivre : transistions

 
Dèm a ment / Adolescents sculptés par divers artistes /  Casa de' Romei / Ferrara
 
 
Dans une existence, combien d'adolescences?
 
 

13 juin 2023

Vivre : la poésie d'un lieu

 

C'était un jardin extraordinaire. On aurait pu y passer des heures et des heures, attablés devant les fleurs, en présence d'un livre ou d'un ami, ou même seule, bref, en bonne compagnie.
 
 
 
Sur la façade de la petite buvette, il y avait une montre, une de ces montres qui officient juste pour la forme, juste pour donner le temps. On pouvait s'arrêter là pour se désaltérer, mais aussi pour se sustenter, lire le menu sur différents supports, papier, ardoise, encadrements. Si le gérant était vaguement autiste, ne vous regardait pas, répondait à peine, sa compagne en revanche redoublait de loquacité. A eux deux, ils assuraient une honorable moyenne.
 
 
Dès midi, flottaient parmi les plantes des effluves de sauces et d'épices. On voyait peu à peu les visiteurs du museo s'approcher, par l'odeur alléchés. Tout ce qu'on vous proposait était à tomber. On recevait pour saucer une petite coppia, ce pain ancien, fabriqué ici depuis la nuit des temps, à la qualité nutritionnelle plus qu'incertaine, mais tellement élégant. A la fin du repas, les assiettes immaculées parlaient d'elles-mêmes, évoquaient plaisir et satiété.


C'était un de ces endroits qui rappellent le meilleur de la Renaissance, qui invitent à la lenteur et à la prévenance. Différents murmures et chuchotements flottaient dans l'air, tandis que leurs émetteurs se mouvaient paresseusement. Je n'ai pas tardé à échafauder un plan visant à consacrer d'entières vacances à ce lieu délicieux où j'aurais passé toutes mes journées, allant de banc en chaise et de chaise en poirier. J'aurais emporté chaque jour un livre différent, levant les yeux ponctuellement pour m'absorber dans la contemplation du jardin et de son apaisement.



En quittant le lieu à regret, le dernier jour, j'ai appris qu'il s'appelait :"Il giardino dell'amore". On n'aurait pu mieux le nommer.





12 juin 2023

Vivre : les rêves pour des réalités

 
Madonna con bambino (détail) / Giovanni Francesco Maineri / Pinacoteca Accademia Albertina / Torino
 
A qui s'en prendre quand une personne nous déçoit ? A nous, bien sûr, à nous seuls. C'est nous qui avons rêvé.