10 mars 2024

Vivre : fidélité à l'enfance

 
Jour d'été à la plage du Sud à Skagen /Peder Severin Krøyer / Hirschsprung collection / Copenhague
 
 
 tous les jours lever une armada en soi pour défendre la joie

9 mars 2024

Ecouter / Voir : apical, grasseyé, fricatif, guttural ...

 
R avec résurrection du Christ tiré d'un graduel de Nerio / XIVe s. / Bologne

On a autant de vies qu'on parle de langues.
Ou : Pour chaque langue que l'on parle, on vit une nouvelle vie. 
Celui qui ne connaît qu'une seule langue n'en vit qu'une seule .
Proverbe tchèque

 
Ai écouté cette semaine deux podcasts (aux tonalités légèrement différentes selon l'intervieweuse) concernant le dernier documentaire de Nurit Aviv, une enquête sur la lettre R intitulée Lettre errante. En 52 minutes, la cinéaste se confie à propos de ses propres relations au R, marqueur de trajectoire et signal d'appartenance selon la prononciation adoptée. Elle donne aussi voir et surtout à entendre six entretiens avec des personnes actives dans le domaine de l'écriture, de la culture ou de la traduction (par exemple K.O. Knausgård, ou Luba Jurgenson). Chacun raconte comment l'on passe d'une langue à une autre, d'une culture à une autre, d'un état psychologique à un autre, d'une identité à une autre à travers la prononciation d'une lettre.
Mais ce R n'est pas n'importe quelle lettre! une lettre mystérieusement rattachée au père par tous les participants, une lettre dont on apprend qu'elle serait "masculine" selon certains linguistes. Ai listé pour ma part le nombre de différents R qu'il m'a été donné de prononcer dans ma vie. Me suis dit que je n'avais jamais eu aucun ami qui n'avait qu'une langue, qui ne savait en parler qu'une. Les variantes de R, adoptées, balbutiées, rejetées ou même interdites, disent le décentrage, l'obligation à entrer dans une autre culture, la violence et la puissance des changements de territoires. N'avoir à prononcer qu'un seul R est le signe d'un confort, d'une appartenance que je ne pourrai jamais connaître et dans lesquels sans doute je me serais sentie à l'étroit. Quant à ceux que la soumission à un apprentissage scolaire ou professionnel oblige à entrer dans une autre langue, ils se retrouvent peut-être face à d'autres difficultés : accepter de considérer que leur langue (leur monde) n'est pas le centre du monde en général. Sacré apprentissage pour certains qui croient que leur langue unique est la meilleure d'entre toutes (que par conséquent le monde entier devrait la parler)!


8 mars 2024

Vivre : unique

 

 
et la joie soudain te saisit, t'enserre dans ses filets exquis
te tire de ta routine tandis que tu entonnes, gamine,
une aubade ancienne qui n'appartient qu'à toi, ne vit que par toi

 

7 mars 2024

6 mars 2024

Vivre : histoire sans paroles

 

Le soleil a émergé depuis longtemps. Nous avons et nous prenons tout notre temps. Au loin, le Jura perce la brume. Comme des navires, des villages, des routes nous tracent un horizon. Lui, va et vient, mène la vie qui lui convient. Insouciant, il trottine. Librement, il renifle. Il cours, il course, il batifole. Le suivant des yeux, me voici toute oreilles. Je perçois ses pas fouler l’herbe nouvelle, érafler parfois une feuille qui s'étiole, craquements, froissements, frémissements. J’entends - je sens - le souffle du vent, les papillonnements de l'oiseau qui orne le ciel de ses élans. Dans les arbres, les chants, les pépiements, dans leur enclos,  le souffle des deux chevaux arrachant mollement des brins aux pâturages embaumants. Et à nouveau ses foulées qui s’aventurent, qui folâtrent négligemment le long de sillons imaginaires. Et encore ses pattes, courant, zigzaguant parmi les fleurs naines. Quelque part, encore un battement d’aile. Aucun horaire à respecter, aucun besoin de houspiller. Il s'ébat heureux parmi les premières primevères et l'écouter gambader remplit de bleu toute ma journée.

5 mars 2024

Vivre : déjà!

 
au réveil, déjà les oiseaux 
au soleil, depuis longtemps les abeilles

4 mars 2024

Regarder : The Hampton Projekt

 
 
I want to make things that are beautiful, seductive, formally
challenging and culturally meaningful… I‘m also committed to radical
social change… Any form of human injustice moves me deeply… the
battle against all forms of oppression keeps me focused. 
C.M. Weems / Williams College Museum of Art (WCMA) / dossier de presse / expo 2006
 
Après un billet consacré au travail de Carrie Mae Weems, exposée actuellement à Bâle, j'ai eu envie de raconter plus particulièrement son installation "The Hampton Project", qui date de l'année 2000, et est présentée à l'étage supérieur du Kunstmuseum  | Gegenwart. C'est une œuvre particulièrement marquante, par l'espace qu'elle occupe et par les biais utilisés : des photographies légendées apposées aux parois et d'autres imprimées sur tissu et suspendues au-dessus des visiteurs. L'artiste y examine de manière distancée l'histoire d'un établissement d'enseignement agricole et industriel américain.
 

Carrie Mae Weems montre ici des images provenant des archives du Hampton Institute en Virginie. L'institut a été fondé en 1868 par l'abolitionniste Samuel Chapman Armstrong sur le site d'une ancienne plantation et était destiné à être un établissement d'enseignement pour les Noirs et les Autochtones. Dans son travail, l'artiste examine l’institution d’un œil critique. Elle se fonde en grande partie sur des tirages de Frances Benjamin Johnston prises pour l'exposition "Exposition des nègres américains", présentée dans le cadre de l'Exposition universelle de Paris en 1900.

Pour son installation, Carrie Mae Weems a fait tirer en grand format un choix de photographies documentant l'apprentissage, la vie et le travail au Hampton Institute. Elle a aussi fait imprimer une série d'images sur des tissus transparents, les a suspendus au plafond de telle sorte qu'ils dominent l'espace et que les visiteurs lèvent les yeux en les découvrant. On assiste ainsi à des scènes ou des comparaisons délibérément provocatrices, comme la photo historique du baptême chrétien d'un Amérindien à côté de la photo d'une manifestation pour les droits civiques à Birmingham, en Alabama, en 1963, où l'on voit les participants frappés par le faisceau d'un canon à eau. 
 

 
C. M. Weems attire l’attention sur la violence de l'oppression subie par les peuples noirs et indigènes. Elle documente la volonté d’effacement de l’identité de ces groupes. Celle-ci se manifeste sous diverses formes (la plus cruelle est sans doute celle qui consiste à "blanchir" les populations noires ou indiennes, en les faisant assumer des costumes, des manières d'être de la bourgeoisie blanche, dans un théâtre frisant le grotesque).


Heureusement, dans le travail de C.M. Weems, les forces assimilationnistes sont constamment mises en regard avec les volontés de résistance qui ont toujours émergé en parallèle. Elle s'attache à mettre l'esprit de révolte en évidence, afin d'en appeler le pouvoir de changement radical.

Je veux faire des choses belles, séduisantes, formellement stimulantes et culturellement significatives… Je suis également engagée pour un changement social radical… Toute forme d’injustice humaine m’émeut profondément… je me concentre sur la lutte contre toutes les formes d’oppression. 
(traduction libre de la citation en exergue)