3 août 2017

Vivre : en attendant l'orage



Fra Angelico / San Marco / Firenze



Tristesse des choses qui s’évaporent.
Tristesse du jour qui s’assombrit avant le soir.
Tristesse de ce qui fut et ne sera plus,
de ce qui est en train de se perdre,
de ce qui est à peine encore là,
de ce que demain n’aura pas.

2 août 2017

Vivre : still life / 27




Parfois, ma vie est un puzzle bien ordonné. 
Il manque ça et là quelques pièces au ciel, aux nuages, mais dans l’ensemble, 
l’image est cohérente et le dessin pratiquement achevé.
Durant ces périodes, je sais l’âge que j’ai. 
Je me sens en bonne santé et jouis des prérogatives liées à mon expérience.
Je bénis la vie de m’avoir laissée en vie jusqu’ici
et Mister C. d’avoir certes badiné plusieurs fois avec moi, mais sans grands dégâts. 
Oui, parfois ma vie est un puzzle bien ordonné.

Mais d’autres jours, tous mes âges se bousculent et donnent de la voix.
La petite fille de six ans fait des siennes. Elle tape du pied. 
Elle exige des jeux et des couleurs et me trouve trop répressive.
La fille de vingt ans réclame son dû avec insistance. 
Elle veut enfin vivre en dépit de tous les interdits et obstacles trouvés sur son chemin. 
Elle déplore les folies évitées, les passions réprimées.
Et voici que la vieille femme de 80 ans se profile et m'informe qu’elle entend être sage et belle. 
Elle désire sérénité et compassion. Et élégance.
(Heureusement que la femme de 40 ans se tient tranquille, 
il faut dire qu’à 40 ans, comme à 50 du reste, je vivais des pics de projets et de vitalité).
Et moi, moi face à tous ces moi, je ne sais pas, je ne sais plus où donner de la tête.
Tout se bouscule. Serais-je en train d’amorcer une crise de la soixantaine ?

Me voyant ainsi tiraillée, 
je ne retrouve la paix qu'en enfilant mon maillot rouge,
quand je m'immerge et avance à grandes brassées.

1 août 2017

Vivre : le visiteur du soir


Sur ma porte

Jouir de cette nuit qui n’en finit pas d’arriver.
M’allonger. Immobile.

Dans le ciel bleu pâle,
presque blanc tandis qu’il caresse les courbes du Jura,
chercher une à une les étoiles.

Et surtout, écouter ce bruissement,
ce craquement, ce froissement.
Le petit renard qui passe récupérer 
son dû sous le prunier
sait toujours se manifester à bon escient.

31 juil. 2017

Vivre : certains matins du monde


Un lac en Suisse


Parmi les choses que j’aime au petit matin :
Le bateau du pêcheur qui fonce en diagonale vers le mitan du lac
Le jour qui se lève en rose ou en doré
Cette lumière qui se fait imperceptiblement attendre
Cette lumière à peine atténuée
Cette lumière qui annonce inexorablement l’automne au cœur de l’été

30 juil. 2017

Vivre : du temps pour soi


Arles / entrée cloître St-Trophime

C’est une habitude désormais, c’est toujours en voyage.
Je lorgne à travers la vitrine, j’entre et je demande s’il y aurait une possibilité.
Il s’agit seulement de couper deux centimètres, ma tignasse se débrouille pour le reste.
Là, c’était une enseigne un peu kitsch, rose et mauve, sur une avenue à grand trafic.
En cette fin d’après-midi, mes pieds et mes pupilles déclaraient forfait
et celui annoncé sur la devanture paraissait très attractif.
Une femme tout sourire m’a priée de m’asseoir : elle en avait pour une minute.
Faites, faites, j’ai dit en me lovant dans un fauteuil en skaï.
Assise devant un miroir, une jeune fille pâle recevait un soin. Tête penchée, docile,
elle gardait obstinément les yeux baissés sans émettre le moindre son.
Une solide blonde d’âge moyen avait rangé son chariot de courses à l’entrée
et se redressait avec panache à mesure que tombaient ses lourdes mèches oxygénées.
Elle était venue avec sa copine Malika, à qui on faisait une coloration.
La première était aussi enrobée et paisible que l’autre était menue et agitée.
On entendait dans le salon : non, Malika, encore vingt cinq minutes. Non, Malika, c’est pas encore l’heure.
Malika se levait, sortait du salon, revenait, demandait quand ce serait terminé.
Pour finir, on a entendu une sonnerie et l’apprentie a dit : c’est Malika : elle a avancé la minuterie.
On se sentait bien dans ce salon sans chichis.
Cheveux balayés vite fait. Radio locale en fond sonore. Conversations sans intrusion.
Ça sentait la ménagère qui prend un moment pour elle
(et Malika apparemment avait un peu de peine).
Ça sentait la femme qui jongle, qui donne, qui s’active.
Mais aucun stress dans l’air,
juste la certitude que de toute façon ce qui devait être fait allait se faire.

Et que tout était bien. 

29 juil. 2017

Vivre : retour dans un coin du monde


Bajo la lluvia / Nacho Lopez / 1964

Série La Apestosa / José Luis Cuevas / 2002-2004


En quittant l’autoroute, il a dit : c’est drôle, j’ai l’impression d’avoir été absent bien plus longtemps.

Mais, en réalité, nous avions parcouru des tonnes et des tonnes de kilomètres, traversé l’Ukraine et la Sibérie, l’Iran, l’Amérique latine, la Chine et Hong-Kong, découvert le peuple Kogi, croisé le regard de multiples personnes (que dis-je, croisé ? Non : dévisagé, plongé nos yeux dans leurs yeux à la recherche de leur vérité et peut-être de la nôtre), 
nous avions traversé les époques, de révolution en évolution.

Dès lors, tous ces territoires, tous ces êtres, toutes ces civilisations, nous les ramenions en partie avec nous et, si le temps réel avait été bref et nos bagages comme à l'accoutumée ultra légers, nous ne revenions sans doute pas pleins d’usage et raison, mais du moins emplis de curiosité et de tendresse, riches en observations et apprentissages,
rêveurs et pensifs, 
vers cette maison-île, cette maison-socle, vers ce petit coin du monde. 

28 juil. 2017

Vivre : enfances



 "Looking for Lenin" / Niels Ackermann et Sébastien Gobert / Arles 2017


Portées par le mistral,
les feuilles se coursaient autour de la fontaine.
On aurait dit des enfants farceurs.
Leurs pointes sèches venaient racler les pavés
avec des sons de rentrée scolaire.

Mais, sur la place, 
des minots rieurs, vengeurs,
délurés et résolus,
 leur faisaient face et les piétinaient 
à cor et à cri
(mieux : à corps et à cris!).