31 mars 2018

Vivre : réflexe désolant


Civic Guard led by Captain Roelof Bicker and Lieutenant Jan Michielsz. Blaeuw  (détail) / Bartholomeus van der Helst / Rijksmuseum / Amsterdam 


Zut, ai-je pensé, comme souvent :
Quelqu’un me marche sur les pieds
et ma réaction première, mon réflexe inné,
c’est de m’excuser platement.

30 mars 2018

Lire : quand les corps reviennent





De la bouillie, avait dit le docteur, par cuillers à café. Six à sept fois par jour on lui donnait de la bouillie. Une cuiller à café de bouillie l’étouffait, il s’accrochait à nos mains, il cherchait l’air et retombait sur son lit. Mais il avalait. De même, six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos : l’os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris : trente-huit kilos répartis sur un corps d’un mètre soixante-dix-huit. On le posait sur un seau hygiénique sur le bord duquel on disposait un petit coussin : là où les articulations jouaient à nu sous la peau, la peau était à vif. [...]
Une fois assis sur son seau, il faisait d’un coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le cœur, l’anus ne pouvait le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, qui les lâchaient à leur tour. Le cœur, lui, continuait de retenir son contenu. Le cœur. Et la tête. Hagarde, mais sublime, seule, elle sortait de ce charnier, elle émergeait, se souvenait, racontait, reconnaissait, réclamait. Parlait. Parlait.
M. Duras, La douleur, Folio, p.72-73

C’est toujours par ellipses qu’on raconte les retours des camps. 
Marguerite, elle, décrit l’horreur à travers le corps. Le corps qui revient. Le corps qui se remet. La fièvre, la merde, la voracité. Le corps à corps entre la vie et la mort. En 1985, au bout de 40 ans, elle fournit une pièce à un puzzle qu'on ne saisira jamais entièrement. Elle dit : J'ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues à Neauphle-le-Château. [...] La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot "écrit" ne conviendrait pas. Je me suis retrouvée devant des pages régulièrement pleines d'une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis retrouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n'avais pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m'a fait honte.


29 mars 2018

Vivre : compagnonnage



Pour être facétieuse, elle l’est. On ne peut pas le nier.
Fiable, fidèle. Et tellement d’allure ! Mais surtout : facétieuse.
Avec cette manie de ne plus vouloir allumer ses phares, parfois.
Et de ne pas vouloir éclairer sa jauge quelquefois
(ce qui m’a valu une ou deux pannes sèches et quelques regards goguenards)
Les essuie-glaces, ces derniers temps, ça va,
mais il lui est arrivé de les garder bloqués pendant quelques mois
(en hiver, ça va de soi)
Ces derniers jours, elle a décidé que son coffre ne s'ouvrirait pas. 
C’est comme ça.
Mais, bon, je suis accro, qui n'a pas ses p'tits défauts?
On ne peut pas rouler dans une superbe Volvo de presque trente ans
sans... quelques menus inconvénients.




28 mars 2018

Habiter : comme un enfant


The Sturgis tiny house


Fascinée par les tiny houses, ces petites maisons sur roue,
qu'on peut tracter un peu partout.
Il suffit de se faire prêter un terrain, d'avoir un accès à l'eau et à l'électricité.
Et voilà, on peut s'installer. Le coût : réduit. La mobilité : assurée.
Je me surprends  à rêver comme jadis devant les catalogues de poupées.
Je pourrais y passer des heures : reportages, vidéos, photos.
R. se rit un peu de moi : où rangerais-tu toutes tes chaussures?
Et les jours de pluie, dans un espace si réduit ?
Il n'empêche : les tiny houses me font fantasmer. 
Elles me rappellent les cabanes d'autrefois, les dînettes, les on disait que.
Elles évoquent la liberté, les jeux, l'envie de faire comme les grands. 
(mais tout  en restant bien des enfants)

27 mars 2018

Vivre : l'heure d'été


Madona con santi / Maestro di Roncaietti (?) / Musei civici / Padoue

Dans le bac rouge, l’origan verdit.
Dès potron-minet, les oiseaux babillent.
En face, le Jura rosit. 
Tout bien considéré
le printemps pourrait être arrivé.

26 mars 2018

Vivre : still life / 40



Mes nombreux déménagements m’ont prévenue contre ma tendance à trop posséder, à trop conserver, à m’alourdir de choses qui ne serviront à rien, que j’aurai oubliées, que je donnerai ou jetterai au moment de quitter le logement. 
Depuis, ça me reprend deux ou trois fois l’an. Je dois faire le tour de la maison et traquer l’inutile ou le dépassé.
Au terme de mon inspection hier, j’avais rempli un gros sac de bouquins qui ne seraient jamais relus, deux ou trois cardigans qui ne me plaisaient plus. Ils s’en iront ailleurs faire le bonheur d’autres gens.
La maison ainsi me paraît plus claire, plus légère. J’emprunte plus souvent. J’achète plus judicieusement. Je refuse les cadeaux bonus, les points de fidélité, les échantillons, les offres en tous genres. 
Je fais place aux fleurs, qui se déploient, sourient et s'en iront quand elles auront fini leur temps.


25 mars 2018

Vivre : la traversée de l'hiver / 22





Ma généraliste a dit : elle n’a pas coupé le cordon ombilical. Je venais de lui raconter la délirante hospitalisation de l’avant-veille, dans le but de faire passer une IRM à une moribonde, en pleins râles, grabataire (comment E. avait-elle fait pour convaincre le médecin de cette aberration ? lui imposer le trajet en ambulance, le bloc hypermoderne et fonctionnel, de nouveaux lits, de nouvelles voix, du stress, des secousses ?). J’avais reçu ensuite un appel en pleine nuit – réveil plutôt violent -pour m’informer seulement que l’IRM n’avait pas pu être entreprise.
Elle n’a pas coupé le cordon ombilical. Elle ne peut pas accepter de la laisser partir et induit le besoin d’investiguer chez les médecins.
Pour mourir en paix, il faut que votre entourage soit apaisé et accepte de vous laisser. Depuis des mois, E. s’agite et sa seule raison d’être est de prolonger à tout prix la vie de sa mère.
Ici, la forêt m’a appris le cycle des saisons et l’inéluctable vol des feuillages à l’automne, quelques virevoltes avant d’aller tapisser la terre et la nourrir de leurs forces épuisées.
En raccrochant dans le noir, je me demandais comment se terminerait cette longue négation de l’évidence : nous sommes mortels, voués à nous séparer, emportés dans la ronde éternelle des saisons.