6 août 2019

Voyager : deux portraits


Santa Maria di Vezzolano / jubé (détail)

Dans la campagne assoupie, écrasée de chaleur, ils nous ont accueillis, les quarante ancêtres de Marie. Le jubé rétréci ne pouvait tous les accueillir. Qu'importe! les artistes inventifs ont prolongé à fresque la bande sur une colonne. Nos regards dégoulinants dans le silence, nos pas timorés, nos cœurs réjouis ont débusqué Joseph, juvénile millénaire, représenté en noble compagnie. 

Sant'antonio di Ranverso /  détail intérieur voûte

Du talent de Jaquerio, né à Turin, actif à Genève et au Piémont, témoignent quelques peintures murales d'une facture exquise, au sein d'un îlot empreint de quiétude. Cette beauté préservée ignore la laideur des routes qui bruissent alentour. Est-ce bien le peintre, là, représenté dans cette voûte ? Nous aurait-il laissé son portrait en médaillon ? Le beau personnage se tait, impassible, depuis près de six cent ans.

5 août 2019

Vivre : les prénoms de l'été


Sur une paroi du Royal Smushi Café / Copenhague

Que de rencontres, cet été ! D'abord, il y a eu Zouki, et puis Ganesh et Coco.
Et aussi Pépette, Alicia, Tina et Kiki. Sans oublier Pablo et  l'imposante Nutella.
La pétulante Mila a fait une entrée aussi fracassante que passagère dans notre vie.
La douce Paquita aux beaux yeux vairons se languissait chaque soir de notre passage. 
Ciak (prononcer : Tchac) était un voyou aux manières cavalières et au charme latin. 
Mais la plus épatante, la plus craquante, c'était sans conteste l'impayable Findus. 
Au prime abord, sa manière de vous aborder, de vous interpeler à corps et à cris,
cette façon d'invectiver pouvait paraître quelque peu impertinente, voire déplacée : 
après tout, nous ne faisions que nous promener. Mais Findus avait ses raisons.
Face à elle, il s'agissait de se mettre à dialoguer. Elle s'approchait alors de vos souliers.
Elle ne supportait pas qu'ils fussent mal lacés. Une fois ce détail vestimentaire réparé,
Findus, oie bien élevée, sourcilleuse en matière de civilité, daignait vous laisser passer.

4 août 2019

Vivre : le rapt

Michele Balugani / Dalle tenebre alla luce / MANF / Ferrara / 2018

Le stress : ce rapt constant et réitéré de notre quotidien.

3 août 2019

Lire : portrait de femme


Les Vagabonds (détail) / Frederik Walker / 1868 / Tate / London

   C'est une joie de découvrir devant soi un être dont les yeux s'illuminent devant le plat qu'on lui sert, qui cesse d'écouter ce qu'on est en train de lui dire, dont le regard fuit, qui porte irrésistiblement sa fourchette sur le ruban de cèpe, sur l'encornet noir, sur le foie de la bécasse, sur la crête crénelée et grise du coq, sur le morceau de lotte tout blanc;
   qui prend soudain avec les doigts l'os dépouillé au couteau du morceau de lièvre pour arracher le peu de chair noire qui y est demeurée attachée;
   qui saisit une ultime fois, après qu'elle a bu son café, la petite cuillère posée dans la soucoupe pour gratter le reste de coulis ou de crème anglaise qui s'est regroupé sur le bord de l'assiette en suivant l'inclinaison de la table;
   dont les joues se colorent, dont le globe des yeux s'écarquille au point de refléter ce qu'il désire et de le répercuter sur sa substance comme sur la surface d'un miroir; 
   dont la langue pointe, humectant les lèvres très vite;
   qui n'avale pas d'un coup le verre de côte-de-nuits qu'elle a saisi;
   qui suce un peu l'arrête ou la vertèbre de l'anguille avant de la recracher;
   qui sourit au cuisinier quand il sort de sa cuisine, qui se lève brusquement quand il s'approche de la table, qui le retient pour s'assurer d'avoir bien reconnu chacun des composants de ce qu'elle a savouré.
   Je l'ai décrite. 

Une nouvelle fois, j'ai lu le portrait de Némie. Je lis, je relis les chapitres de Vie secrète que Pascal Quignard lui consacre. Je ne me lasse pas de ces descriptions faites à des années de distance, d'une femme aimée jusqu'à la vénération, interdite, distante, décrite sans complaisance, rendue fascinante par le regard amoureux.
Un regard qui sait dépeindre une personnalité à travers la manière de dévorer, de déguster. Faut-il aimer fort pour aimer une façon de sucer une vertèbre d'anguille...
Némie, apprend-on, est morte depuis longtemps, et pourtant quelque chose qui est son corps circule encore dans le mien... dit  Pascal Quignard. 
Les mots - pouvoir de la littérature - comme autant de coups de pinceau, la rendent éternellement vivante. On continue de  lire le portrait de Némie et l'empreinte de sa personne continue de circuler et de séduire.


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2 août 2019

Voyager : le pouvoir des images





Il suffit de si peu de choses parfois. Un carrelage sur une vieille table en bois,
roue de la fortune, rappelant un pavement du dôme de Sienne.
Une course rieuse dans les rues de Padoue par une matinée d'automne.
Des rais de lumière sur le sol décati, patiné d'un palais ferrarais.
Des images imparfaites, éphémères qui réveillent le besoin de retour,
l'aspiration vers les couleurs et les émois des étés d'autrefois.

1 août 2019

Vivre : derrière les façades


Music / Edward Burne-Jones / The Ashmolean Museum / Oxford

Elle affichait toutes ses dents, la femme sur les photos. Elle dissertait, elle brillait toujours de mille mots. Elle évoquait ses affinités électives, ses penchants, elle déclinait ses sentiments élégants.
On ne la voit plus, ces derniers temps, la femme flamboyante. S'est-elle éteinte ou seulement assoupie ?
Toute l'énergie de son sourire pour sauver les apparences. La vie comme une scène où l'on joue en permanence. On partage ses rires et on garde pour soi ses souffrances. On tient son rôle pour parvenir à simplement tenir. La vraie vie, aride et incisive, refoulée dans les coulisses, dans la pénombre, dans le silence. Le paraître est d'une sottise cruelle, quand on y pense.

31 juil. 2019

Vivre : une bulle


L'ombre de la barque / Joquin Sorolla y Bastida  /Museo Soralla / Madrid

Cette ombre légère caressant la mer, comment est-elle arrivée ? comment va-t-elle s'envoler ?
Dans la ronde des jours, observer l'éphémère délicatesse de la sérénité...