Je lui avais adressé un e-mail pour lui commander un album et elle m'avait répondu qu'il serait disponible dès le vendredi suivant. Mais quand je suis entrée, elle était dans tous ses états : ce jour-là tous les livres avaient été reçus en bonne et due forme sauf... le mien pour lequel manifestement le préposé aux expéditions avait fait une bourde é-nor-me. Elle avait alors appelé son collègue de Florence, Francesco, qui s'apprêtait à partir à la mer, en lui demandant (lui intimant l'ordre ?) de faire un détour par Sienne et de s'arrêter avec sa voiture à telle station d'essence proche de la porta San Marco où elle se rendrait elle-même en vespa pour récupérer le livre en question. J'étais gênée ("tant pis, ce n'est pas grave", "mais non! ne le dérangez pas!"). Elle aurait pu se dire désolée (dans le fond, elle n'était en rien responsable) mais elle en faisait une affaire personnelle. Elle houspillait le fameux Francesco dans le combiné et me faisait des signes impérieux de me taire. Si investie qu'au bout du compte, une heure plus tard, je tenais le livre prévu entre mes mains.
Par la suite, toutes les fois que je passais devant
son magasin pour me rendre à la pinacothèque ou au dôme, nous nous faisions de grands signes. Désormais, j'avais trouvé dans la ville ma librair(i)e attitrée.
L'homme d'âge moyen, vêtu d'un uniforme (un capitaine des carabiniers peut-être ?) est entré dans le bar, un des plus fréquentés de la ville. Il s'est dirigé lentement vers le comptoir et s'est adressé à la serveuse dans un italien châtié : "Bonjour, Madame. Serait-il possible, je vous prie, d'obtenir un café ? " Je crois bien que s'il avait porté un couvre-chef, il l'aurait retiré dans la foulée.
Elle s'appelait Gabriella. Mais tout le monde pouvait l'appeler Gabri (nous aussi, naturellement). Elle était mince comme un gressin et vive et alerte et elle menait son monde à la baguette. Une autorité légère et généreuse, mais bien présente : le service était parfaitement coordonné. Elle parlait d'elle, de sa famille, tout en faisant impeccablement son métier. Elle se rappelait de soir en soir nos consommations de la veille et n'a jamais oublié que je me prénommais Dad. C'était une personne qu'on ne remarquerait pas, au coin de la rue, mais que j'aurais de suite adoptée comme sœur ou comme amie de coeur.
J'ai connu Amélie (une chieuse de première). Et Achille (lequel entretenait un rapport quasi incestueux avec son maître). Et Pathos (très beau, extrêmement affectueux, d'une élégance rare). Et Gédéon (Géo pour les intimes). J'ai croisé Bip, Tender et Sandro. Mais mon préféré, dans l'absolu, c'était Otto. Otto, un bon mètre vingt au garrot, sublime lévrier anglais, racé, dont sa maîtresse m'assurait qu'il n'était encore qu'un bébé (à peine onze mois) et qu'il allait encore grandir (...) Surprenant de douceur et de grâce, je ne suis pas près de l'oublier...
Et puis, dans le
Giardino Spoerri, il y avait cet insecte rouge et bleu qui volait de fleur en fleur comme un miracle étincelant et ce long serpent impassible suspendu à une branche et la fillette à qui je l'ai indiqué du doigt, qui a poussé un grand cri quand elle l'a découvert à son tour. Oui. Les vacances, ce sont des lieux et des atmosphères, mais aussi et surtout des rencontres qui se révèlent marquantes, sans en avoir l'air...