30 juin 2021

Vivre : se prendre au jeu

 

Là-bas, j'ai eu envie de me mettre à la pétanque et de me remettre au ping-pong, et puis aussi de racheter des raquettes de badminton. Je me suis penchée sur des glaces aux parfums pastèque, pistache, sésame noir et melon. J'ai passé des heures à feuilleter des romans déchirants et des albums chavirants.
Je suis entrée dans toutes sortes de minuscules échoppes et drogueries pour hésiter entre bonbons carrés et bonbons ronds. Mes préférés : fraise rhubarbe et sauge citron. 
Un soir, dans la chaleur étouffante qui précédait un orage, tandis que sur la piazza della Libertà tous les yeux étaient rivés sur deux écrans, et qu'apparemment ceux-ci n'étaient pas connectés à la même chaîne, car du bar Centrale les "hourra!" et les lamentos de déception arrivaient toujours avec quelques fractions de secondes de retard sur les élans fougueux provenant du bistrot situé juste en face, déçue par le jeu désolamment défensif de mon équipe, j'ai préféré abandonner la partie pour aller ronger mon frein avec toutes sortes de rongeurs qui avaient d'autres buts dans la vie.


 

Via Dante Alighieri / San Quirico d'Orcia

29 juin 2021

Vivre : renouer

 Pilastre / Abbaye de Sant'Antimo

Rentrer de quelques jours ailleurs. 
Qu'est-ce qui nous rend si aptes 
à déchiffrer, à défier nos impossibilités ?
Avec le recul, tout devient si clair. 
Au fil des jours, où va se perdre la lumière ?

28 juin 2021

Vivre : poste restante

 
Colle Val d'Elsa
 
Peu importent les chemins et leur mystère, l'essentiel est que les messages parviennent à leurs destinataires.
 (phrase entendue dans "Dolor y gloria" de Pedro Almodovar)
 
Il y a les courriers égarés et les mots vite tracés. Il y a les enveloppes sans contenu majeur et les fins de non recevoir. Il y a les messages sibyllins et les textes redondants. Il y a ceux qui en disent trop ou alors vraiment pas assez. Il y a ce qu'on déchire sans même avoir ouvert et ce qu'on voudrait n'avoir jamais découvert. Il y a tant de missives parfois qu'on finit par tout jeter. Il y a les réponses qu'on attend et celles qui n'arriveront jamais. Il y a les cartes qui font plaisir et les envois dévoyés. Il y a des correspondances qui ne correspondent pas à ce qu'on espérait. Il y a la nouvelle qu'on n'osait espérer. Et puis il y a vraiment des moments où l'on voudrait simplement se passer de courrier. Juste : parler.


 
San Quirico d'Orcia

27 juin 2021

Vivre : rencontres

 

Je lui avais adressé un e-mail pour lui commander un album et elle m'avait répondu qu'il serait disponible dès le vendredi suivant. Mais quand je suis entrée, elle était dans tous ses états : ce jour-là tous les livres avaient été reçus en bonne et due forme sauf... le mien pour lequel manifestement le préposé aux expéditions avait fait une bourde é-nor-me. Elle avait alors appelé son collègue de Florence, Francesco, qui s'apprêtait à partir à la mer, en lui demandant (lui intimant l'ordre ?) de faire un détour par Sienne et de s'arrêter avec sa voiture à telle station d'essence proche de la porta San Marco où elle se rendrait elle-même en vespa pour récupérer le livre en question. J'étais gênée ("tant pis, ce n'est pas grave", "mais non! ne le dérangez pas!"). Elle aurait pu se dire désolée (dans le fond, elle n'était en rien responsable) mais elle en faisait une affaire personnelle. Elle houspillait le fameux Francesco dans le combiné et me faisait des signes impérieux de me taire. Si investie qu'au bout du compte, une heure plus tard, je tenais le livre prévu entre mes mains. 
Par la suite, toutes les fois que je passais devant son magasin pour me rendre à la pinacothèque ou au dôme, nous nous faisions de grands signes. Désormais, j'avais trouvé dans la ville ma librair(i)e attitrée.
 
 
L'homme d'âge moyen, vêtu d'un uniforme (un capitaine des carabiniers peut-être ?) est entré dans le bar, un des plus fréquentés de la ville. Il s'est dirigé lentement vers le comptoir et s'est adressé à la serveuse dans un italien châtié : "Bonjour, Madame. Serait-il possible, je vous prie, d'obtenir un café ? " Je crois bien que s'il avait porté un couvre-chef, il l'aurait retiré dans la foulée.
 

Elle s'appelait Gabriella. Mais tout le monde pouvait l'appeler Gabri (nous aussi, naturellement). Elle était mince comme un gressin et vive et alerte et elle menait son monde à la baguette. Une autorité légère et généreuse, mais bien présente : le service était parfaitement coordonné. Elle parlait d'elle, de sa famille, tout en faisant impeccablement son métier. Elle se rappelait de soir en soir nos consommations de la veille et n'a jamais oublié que je me prénommais Dad. C'était une personne qu'on ne remarquerait pas, au coin de la rue, mais que j'aurais de suite adoptée comme sœur ou comme amie de coeur.
 

J'ai connu Amélie (une chieuse de première). Et Achille (lequel entretenait un rapport quasi incestueux avec son maître). Et Pathos (très beau, extrêmement affectueux, d'une élégance rare). Et Gédéon (Géo pour les intimes). J'ai croisé Bip, Tender et Sandro. Mais mon préféré, dans l'absolu, c'était Otto. Otto, un bon mètre vingt au garrot, sublime lévrier anglais, racé, dont sa maîtresse m'assurait qu'il n'était encore qu'un bébé (à peine onze mois) et qu'il allait encore grandir (...) Surprenant de douceur et de grâce, je ne suis pas près de l'oublier...
 

Et puis, dans le Giardino Spoerri, il y avait cet insecte rouge et bleu qui volait de fleur en fleur comme un miracle étincelant et ce long serpent impassible suspendu à une branche et la fillette à qui je l'ai indiqué du doigt, qui a poussé un grand cri quand elle l'a découvert à son tour. Oui. Les vacances, ce sont des lieux et des atmosphères, mais aussi et surtout des rencontres qui se révèlent marquantes, sans en avoir l'air...



26 juin 2021

Vivre / Lire : aimer une porte

 

Tous les jours, plusieurs fois par jour, nous franchissions dans un sens puis dans l'autre la Porta Romana. Je ne pouvais me lasser de la regarder, d'en admirer les volumes, de la photographier (R. réfugié à l'ombre faisait montre d'une patience d'ange).
 
Cette double porte de forme carrée, la plus majestueuse de la cité, assiste au passage des voyageurs depuis 1329. Elle est reliée aux quatre autres portes de Sienne par des murailles solidement ancrées qui épousent  harmonieusement ses dénivelés. 
 
 
J'étais impressionnée par ces sept siècles de présence, cette sobre élégance. Il se dégageait d'elle un sentiment de sécurité immense (j'avais une pensée émue pour ses architectes Giovanni d’Agostino et Agnolo di Ventura et pour tous les ouvriers qui se sont échinés à la réaliser). 
 
Dans le jardin en contrebas de notre chambre, en fin d'après-midi, face à la campagne qui semblait elle aussi inchangée depuis le Moyen-Âge, je passais de longues heures à lire Hisham Matar raconter combien la ville, ses ruelles et sa peinture l'ont aidé à apaiser un insurmontable deuil. Il dit que la peinture siennoise, celle de Duccio tout particulièrement, démontre que ce qui rapproche les êtres humains est plus important que ce qui les éloigne les uns des autres.
Il parle d'art et de rencontres, de son père dont il ne saura jamais comment il a péri suite à son enlèvement en Egypte et à son emprisonnement dans les geôles de Khadafi. Il évoque l'esprit des lieux et l'importance de la beauté. Il parle d'amour, de solidarité et de choses innombrables, petites et grandes, qui sont vouées à rassurer l'humanité. 
 
 
Moi, une fois la lecture achevée, je n'ai pu que la recommencer. Parce que c'est un livre qui se lit en boucle, qu'on ne termine jamais. Toutefois, il me semble que le plus rassurant à Sienne, c'est de savoir que toute la ville est construite ainsi depuis des siècles et qu'elle se montre bien armée pour continuer de faire face encore et encore au paysage généreux et tendre qui l'entoure. J'éprouve intensément la sensation que, pénétrant par l'une de ses portes, on se sent protégé, comme dans un hortus conclusus, comme dans un berceau, un espace de culture et de stabilité. Oui. Dans un monde où tout est amené à évoluer, où tout progresse à toute vitesse, il existe des cocons où la vie assure sa pérennité, et va à son rythme. On s'y balade en se sentant à l'abri, posant ses pas dans le présent, entre un passé qu'on imagine bienveillant et un futur qu'on espère conciliant.



25 juin 2021

Voyager : le jardin d'acclimatation

  
Au départ / A l'arrivée
 
 
 
Lac col du Grand-Saint-Bernard
 
Voyager. D'où que l'on vienne, où que l'on aille : une école d'adaptation
 

Environs de Pienza
 


16 juin 2021

Habiter : vas, vis et deviens

 
Brick Labyrinth / Per Kirkeby / Château LaCoste / Le Puy-Ste-Réparade

Ces derniers jours, la maison, chère à mon cœur, désirée, idéalisée, projetée, dessinée, dorlotée, se met à faire la difficile. Elle demande des soins particuliers : les fenêtres ont besoin d'être nettoyées peu de temps après avoir été soigneusement lavées. Les parquets connaissent des problèmes de taches inexpliquées. Les lattes de la terrasse se mettent à grincer sous nos pieds comme si elles commençaient à fatiguer. La maison, au terme d'un secret dialogue, me fait sentir qu'elle est en train de traverser une crise existentielle : elle a besoin d'un peu de recul, de charitable solitude. Ces derniers temps, nous nous sommes trop fréquentées, trop de présence, trop de proximité. Je lui suis reconnaissante de m'avoir si bien enveloppée,  mais le temps est venu de prendre le large pour mieux nous retrouver. 
Après lui avoir fait une belle coupe le long de ses herbages pentus, l'avoir dotée d'une nouvelle table de chevet (face à la princesse impassible des temps passés) et agrémentée de quelques plantes bariolées, enfin, après avoir briqué son patio pour que lézards, papillons et crapauds viennent y prendre leurs quartiers d'été, je l'embrasse du regard et lance mon sac dans le coffre. Quelque part, m'attendent le Sud, des routes sinueuses écrasées de lumière et les accents chantants d'une langue retrouvée.