31 mai 2025

Vivre : transits et transitions

 
Madonna con bambino e angeli / Giovanni Martino Spanzotti / Palazzo Madama / Torino
 
Plusieurs fois, elle m'avait dit combien le fait d'être grand-mère lui coûtait et en même temps la comblait. Et l'autre soir elle m'annonce l'arrivée d'un petit A.Y. (jolis prénoms pour un garçon tout mignon). Seulement, voilà. Deux jours après la naissance, elle se retrouve opérée d'urgence pour une occlusion. Du fond de son lit, dans un même élan, elle me donne des nouvelles d'Aaron et de son intestin grêle qui fait opposition.  
 

 

30 mai 2025

Vivre : images du silence

 


Bien avant que le sieur soleil décide de se montrer - ou non - nous partons en exploration. C'est un temps plat, qui n'a rien de photographique. On se voudrait plutôt preneurs de sons, car c'est un temps retentissant, d'avant les mots, d'avant les gens, envahi de chants, de pépiements, de croassements, de cris lacérants. Derrière les joncs, un train vide traverse l'espace. Un wagon de marchandises suit sa trace. Quelque part se tient un séminaire de canards (plus un retardataire, surgi de nulle part). Nos pas frôlent les premiers bourdons, toquent sur les passerelles, butent sur des racines, déchirent les herbes folles. Un héron importuné, le daron, nous invective : nous sommes sur ses terres et sur ses eaux et nous voici traités de toutes sortes de noms d'oiseaux. De partout s'emballent des clapotis, des gargouillis, des vagues qui ondulent, des ruisseaux qui se déroulent. Plus loin, au cœur de la cariçaie, deux cygnes enlacés palpitent de concert. Des nuages de moucherons bruissent au creux d'une baie. Les arbres dansent et se trémoussent.  Leurs feuillages tanguent et frémissent. Tout est évidence d'être au monde. Nous faisons partie intégrante de ce monde. Le temps de cette première balade, ni humains ni chiens, nous évoluons dans le monde des vibrations. Nous ne sommes encore que sensations. Ce n'est que sur la boucle du retour que nous nous réincarnerons. 

29 mai 2025

Vivre : moment crucial

 
Portrait de Gisèle de la Bégassière / Man Ray / Musée Réattu / Arles
 
Elle s'interroge : rester ou partir ? affronter ou s'enfuir ? 
Quel que soit le souci ou le hic, comment faire pour grandir ? 
 

Vivre : ce qui dé-range

 
 
A la caisse, la vendeuse me remercie avec un large sourire. Je viens juste de lui tendre la paire que je m'apprête à acheter et les deux autres pantalons, rangés sur leur cintre pour une remise en rayon. D'un geste, elle indique une cabine d'essayage où un tas de vêtements gisent à terre abandonnés. "Certaines pensent qu'on est là pour ça : remettre en ordre, ranger derrière elles, sans un merci et sans un au revoir". Pensive, je me demande comment, une fois rentrées chez elles, ces clientes se font traiter ...
 
 
 

28 mai 2025

Vivre : contagions

 

La flèche est la première invention de l'homme pour se défendre. Maintenant, il faut se défendre contre les flèches. Je me demande ce qui arriverait si quelqu'un, une nuit, enlevait tous les signaux de la surface de la terre.
Jean-Michel Folon / Saline royale / Arc-et-Senans / 2023
 
 
Début de la saison touristique : les panneaux de signalisation se mettent à pousser comme des champignons. 

27 mai 2025

Vivre : déshydratations

 
Illustration du livre / ch. IX
 
« -Bonjour, dit le petit Prince.
 – Bonjour dit le marchand. »
 C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire.
 « –  Pourquoi vends-tu ça ? dit le Petit Prince.
 –  C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.
 – Et que fait on de ces cinquante trois minutes ?
 – On en fait ce qu’on veut…
 – Moi, dit le petit Prince, si j’avais cinquante trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »
Le petit prince / Antoine de Saint-Exupéry / Gallimard / éd. 1999 / ch. XXIII / p.80
 
Si la vie à la campagne semble changer vers toujours plus de densification et de spéculation, la vie des villes donne aussi des signes affirmés de modification : pleuvent les coups de klaxon, s'élèvent les doigts d'honneur, déferlent les imprécations. Dès le matin, certaines journées semblent ne tenir qu'à un fil, à une seconde, à un rien. La course contre la montre est devenue la course contre le chronomètre. Dans cette accélération constante, le manque se révèle permanent. Manque de temps, manque d'oxygène, manque d'argent, manque de rêve... On souhaiterait à certains de profiter d'un envol d'oies sauvages pour permettre leur évasion tandis qu'ils démarrent en trombe jusqu'au prochain feu de circulation.
 

26 mai 2025

Habiter : le poids de l'allègement

 
In Thought / Jean-Baptiste Corot / Ny Carlsberg / Copenhague
 
Cette expérience, pourtant cent fois planifiée, elle n'aurait jamais pu en imaginer les nombreuses difficultés. Elle soupire : "Tous ces livres, tous ces papiers, tous ces objets". Ses propos sont difficiles à retranscrire : faudrait-il mettre un "!" pour dire son exclamation ou plutôt trois "..." pour exprimer sa fatigue ? Peut-être les quatre points à la fois.
 
C'était pourtant tellement simple sur le papier : céder à sa fille aînée la maison familiale occupée pendant plus de vingt ans et emménager dans un appartement de cinq pièces avec ascenseur, nettement plus lumineux et adapté. Elle s'y est prise à l'avance, mais malgré tout, le poids des souvenirs et la lourdeur des choix se sont imposés. Elle s'est retrouvée devant tout son passé, tant de dossiers à trier. Elle a le cœur lourd, le dos en compote, la mémoire qui mord.
Elle soupire encore. Il lui faudra sans doute encore quelques semaines pour récupérer. Apprivoiser ce nouveau logement dont elle dit qu'il sera le dernier.