mercredi 1 avril 2026

Vivre : les heures sauvages

 

Ce matin, j'ai enfin su à qui appartenait ce long, ce guttural aboiement qui lacérait certaines aubes et allait ensuite se perdre dans la forêt (quel était donc ce chien abandonné, qui hurlait avec tant de force ? de quelle demeure s'était-il échappé ? où se dirigeait-il en ces lieux désertés ?). D'un saut, il a surgi. En trois bonds, il s'est enfui. C'était un chamois. Une fois disparu, protégé par des rangées de troncs, il n'arrêtait pas de contester notre droit à occuper ses terres, même si, stupéfaits, fascinés, son territoire, nous ne faisions qu'y passer sur la pointe des pattes et des pieds. L'énigme du chien fantôme (qui me tenaillait depuis un bout de temps) s'est alors dissipée dans le jour qui bleuissait.
 

lundi 30 mars 2026

Lire : lignes de faîte

 

Lire un livre de Kapka Kassabova est toujours une aventure, un cheminement au long cours, qui nous cultive et nous captive autant qu'il nous blesse. Lisière est le premier d'une quadrilogie consacrée à la région d'origine de l'autrice. Il a été publié en 2017 en Grande-Bretagne et à ce moment-là la question migratoire dans cette région appelée la Thrace, occupant le Sud de la Bulgarie, le Nord de la Grèce et le Nord-Est de la Turquie, était le théâtre de situations particulièrement poignantes qui n'ont fait que s'accentuer depuis.
 
Durant des décennies, des gens en quête de liberté, en majorité des Allemands de la DDR, ont tenté de traverser cette zone limite de l'Europe pour fuir le bloc soviétique et passer "à l'Ouest" (dans les faits : au Sud). Depuis la guerre en Syrie, des migrants essaient désespérément d'accéder par ces passages à l'Europe (percer une voie vers le Nord). 
 
 
Des quatre récits de voyages dans cette région, dont j'ai parlé ICI et ICI, celui-ci me semble le plus personnel. C'est à dix-sept ans que l'autrice a quitté la Bulgarie, avec ses parents, pour aller vivre en Nouvelle-Zélande. Vingt-cinq ans plus tard, elle retourne dans ce pays comme on revient sur ses pas. Des souvenirs de vacances balnéaires durant son enfance lui reviennent en mémoire, sa passion pour un jeune Allemand à peine plus âgé qu'elle et son chagrin fou à le voir repartir, les glaces sur la plage qui n'avaient ensuite plus de saveur. Mais il y a aussi dans ce retour quelque chose de bien plus profond, une attraction qui ne la lâche pas : 
Je craignais d'être, au fond du cœur, une déracinée, une personne à la dérive, malgré l'illusion de me sentir partout chez moi. Je m'inquiétais du fait que, bien que je n'appartienne plus à ce lieu, le pays disloqué de ma jeunesse était cependant l'endroit auquel j'étais le plus attachée. Et même par le fait que en me considérant seulement comme une observatrice, après vingt ans d'éloignement j'étais toujours partie prenante, et je le serais pour toujours. [p.123]
Kapka Kassapova a mis trois ans à écrire ce livre, extrêmement bien documenté sur le plan historique et géographique, enrichi de rencontres et de réflexions sur le concept de frontière, d'identité, de mélanges ethniques. Elle est retournée plusieurs fois sur place, en diverses saisons, s'est parfois déplacée pour rencontrer des témoins. Par exemple, sur une plage bulgare, à la limite de la Turquie, quelqu'un avait tracé sur un écriteau "Ici, le 21.09.1971, le Calvaire a commencé pour deux hommes". Intriguée, elle cherche tant et si bien qu'elle réussit à en retrouver l'auteur et part l'interviewer à Berlin sur sa dramatique expérience de traversée ratée. 
 
L'autrice n'est pas avare de son temps et de ses énergies et à la lire on mesure toute la force qu'il lui faut à chaque fois pour entreprendre, seule, ses voyages, aller à la rencontre des êtres qui peuplent ces  territoires, les apprivoiser, gagner leur confiance, les observer, les écouter, découvrir les ravages qui les ont marqués et continuent de le faire (tant de déplacements, au gré des  réorganisations géo-politiques, tant de divisions imposées, tant d'aberrations). Leurs récits mis bout à bout tissent la trame du livre. Ils rendent compte de ce qu'est cette région : un organisme vivant, habité par des légendes, traversé par des cultures, doté d'une histoire, de populations malmenées. 
 
Un récit de voyage est le contraire d'un guide touristique. Il ne pointe pas tout ce qu'il faut voir, ce qui est typique, photogénique, joli. Il révèle ce qui se cache derrière les apparences et les décors de pacotille. Avant d'entreprendre cette lecture, je ne connaissais pas l'aéroport de Burgas où se déversent à la belle saison quantité d'avions low-cost remplis de touristes provenant du Nord de l'Europe et probablement plus intéressés par les plages et les soirées folkloriques que par l'histoire mouvementée de la région. 
 
Lire un récit tel que celui-ci n'est pas une entreprise linéaire. Cela signifie progresser avec de continuelles interruptions pour aller chercher des images, consulter des cartes, débusquer des informations. C'est faire sa part d'efforts pour être en mesure de comprendre. C'est aussi se sentir  au bord des larmes en pensant au sort de tous les déplacés de la Terre, tous ceux qui ont dû payer, d'une manière ou d'une autre, les conséquences de tous les murs érigés par les dogmes et les dictatures. Du reste la dédicace le résume assez bien : 
 
A tous ceux qui n'ont pas réussi à passer, maintenant comme alors.
 
Et comme K.K. est non seulement sensible aux êtres humains, mais aussi aux violences subies par la nature, elle a ajouté : 
 
Avec la prière de protéger les forêts 
 
 
 Border. A Journey to the Edge of Europe, 2017, Granta Books, London
Citations : traduction libre depuis la trad. italienne d'Anna Lovisolo,
dans : Confine. Viaggio al termine dell'Europa, 2019, EDT, Torino 

dimanche 29 mars 2026

Vivre : les résolutions intérieures

 
Traversée du az-Zab-al-Kabir (Grand Kabir), près de Mossoul, Irak / 1935 / Anne-Marie Schwartzenbach
 
 La vie est compliquée.
Parfois terriblement compliquée.
Ta tâche essentielle : la simplifier.
Encore et toujours élaguer.
 
 

samedi 28 mars 2026

Vivre : prendre langue

 
Le couple de l'homme qui ne sourit jamais avec la femme qui sourit toujours / JM Folon
 
 
Les langues vont et viennent, vivent et meurent, bougent et se transforment. Il en va de même avec les expressions qu'elles portent. Pour leurs locuteurs, il s'agit de prendre ou de laisser, de rejeter et d'adopter pour s'adapter. L'autre jour, j'ai entendu pour la  première fois depuis longtemps : Tomber en désuétude. Adorable manière de dire le déclin, des choses, des attitudes, des mots. J'ai trouvé l'expression si jolie, que je me suis promis de l'utiliser à la première occasion. Voici donc chose faite. Ça m'a rappelé aussi : Tomber de Charybde en Scylla. Et encore : Tomber de haut. 
Depuis quelques lustres en revanche, les émojis ont le vent en poupe. Ils se multiplient comme des lapins et déjà pour éviter les impairs les dictionnaires bilingues s'avèrent nécessaires. En guise de messages, ou de commentaires sur certains sites, ils prennent beaucoup beaucoup de place. L'autre jour : pas moins de vingt cœurs, vingt fois deux mains en prière, quinze pouces levés, douze smileys, plus un papillon et une île (?!?) pour exprimer une réaction positive. Ils sont aussi populaires que la truffe et font le même effet : point trop n'en faut. Avec le trop de trop, l’écœurement guette, le pouce fatigue, le sourire flanche, les mains se lassent. Pourquoi tant produire ? Dans la plupart des cas, un cœur, un sourire, un merci ne peuvent-ils suffire ? 
Avec dix signes grand max, je peux en témoigner, on s'en sort très bien. On exprime sa tristesse, sa tendresse, sa sympathie, ses  remerciements, les remerciements de son chien, et, honte à moi, on écourte une discussion à laquelle sans cela on ne saurait comment mettre fin.
Bref, en un émoji comme en cent, quoi que tu dises, dis-le simplement. Tu n'y perdras pas grand chose et les data center, les lecteurs, le monde enfin, t'en seront infiniment reconnaissants. 
 
  

 

vendredi 27 mars 2026

Vivre : définir ses limites

 
Sposalizio della Vergine (dett.) / Girolamo da Cottagnola / Pinacoteca nazionale / Bologna
 
Tu te sens fatiguée. Tu te dis que tu devrais faire plus, mieux, encore, encore mieux, encore plus. Tu passes mentalement en revue toutes les tâches qu'il te reste à accomplir - une liste longue comme un bras - et tu n'en reviens pas de ne désirer que le fond de ton fauteuil parsemé de flocons et de quelques chants d'oiseaux. Ne cherche pas : le stress t'a vaincue. Arrête. Respire. Tais-toi. Pas un mot, pas un centimètre de plus.
 
 
 

jeudi 26 mars 2026

Vivre : la neige qu'on attend

 



Les busards tournent autour de la maison. La maison tremble, s'agrippe, à deux doigts de s'envoler au diapason. 
Les vents se déchaînent, Bise, Joran, tous leurs tourments. Les couleurs s'enchaînent, turquoise, céladon, argent. 
La vie au-dedans se déploie aussi indolente qu'au-dehors violents se font les soufflements : paisiblement, on attend.
 

mercredi 25 mars 2026

Voyager : Bologne en boucle

 

 
Il y a des lieux, on s'y sent chez soi. Bologne me fait depuis toujours cet effet-là. C'est une ville qui stimule, qui remue, qui inspire, qui te fait ouvrir les yeux plus grands, qui te fait sourire à des tas de gens, très différents : des étudiants, des marchands, des passants, des jeunes, des vieux, des petits, des grands. C'est une ville très belle et très sale, où la classe côtoie sans cesse la crasse et précisément au moment où l'on voudrait détourner le regard on se retrouve face à une noble arcade ou à un médaillon flamboyant. 
 
 
C'est une ville désinvolte, qui vit et tient absolument à laisser vivre. Sur les façades, les murs, les colonnes, on trouve des banderoles, des graffitis, des slogans. Une ville où il y a de la place pour tous, où les gens semblent toujours disposés à entrer en relation. Bourgeoises aux vêtements  griffés, mendiants, jeunes militantes récoltant des fonds pour des médicaments, tous communiquent, interfèrent, se parlent, s'expliquent, s'interrogent, se répondent, se sourient tout naturellement. Ce n'est pas une ville d'esquive ou d'exclusion. C'est une ville de pulsion.
 

 

 
Traversant le quartier universitaire au pas de course, l'autre jour, j'ai longé toutes sortes de bistrots alternatifs, leurs terrasses africaines ou méditerranéennes nichées sous les arcades, où devisaient des filles dégustant des pâtisseries au taux de sucre indécent, où argumentaient des garçons qui se roulaient des cigarettes en insistant paisiblement sur leurs arguments. Après un repas des plus décontractés à Sale grosso, nous avons dû presser le pas - hélas - pour atteindre la pinacothèque saluer quelques visages très chers, avant de repartir en arrière plonger dans les ruelles du Quadrilatero, où vraiment - vraiment - trop de tentations nous attendaient. 
 

Écartelés, pressés, exténués, les bras chargés, nous avons finalement dû quitter la ville, ses chiens et ses enfants, le coeur serré, en programmant mentalement notre prochaine virée.
 


mardi 24 mars 2026

Vivre : time is money

 
Die Steuereintreber (détail) / Quentin Massys / Lichetenstein Museum
 
"Le temps, c'est de l'argent". Je me suis toujours méfiée de cette formule. Tout devrait-il être monnayé ? Tout devrait-il être investissement et productivité ? Et pourtant, c'est mon temps, mon précieux temps qui me donne la valeur de ce que je veux et de ce que j'attends. Si le temps n'est pas de l'argent, c'est de l'or assurément. Mon temps est l'unité de mesure qui m'indique ce qui vaut la peine ou non. Pas question de le perdre dans certaines relations, dans certains conflits, dans certaines ruminations. La valeur temps, je m'y réfère sans cesse pour savoir ce que je refuse et ce que je prends, ce que je donne et ce que j'accorde généreusement.
 
 
 

lundi 23 mars 2026

Vivre : à la conquête du lâcher-prise

 
Visage de la Madone (dett. Pala dei Muratori) / Maestro Pala dei Muratori / Pinacothèque / Bologne


Aux prises avec le réel, bonheurs et tristesses entremêlées,
bonheurs choisis, tristesses subies, avoir prise sur les uns,
si peu sur les autres, constater dans le monde tant d'avanies
et dire que la vie sur cette planète pourrait être si jolie...
 
 

dimanche 22 mars 2026

Vivre : Still life / 192

 

 
Sans transition, là-bas, les panettoni s'étaient envolés tandis que des milliers de colombes se retrouvaient à présent perchées au-dessus des comptoirs, des rayons, des présentoirs, y faisaient leur nid, raisins, amandes, chocolat noir, fruits confits, comment résister à ces migrations de saison, comment ne pas s'intéresser de près à tous ces volatiles et leur offrir un - très provisoire - abri ?
 
 

jeudi 19 mars 2026

Habiter : bobolangue

 
 

 
Dans ce quartier branché, aux trottoirs astiqués, aux trottinettes étincelantes, aux enfants dûment munis de brosses à dents et de bâtonnets de carottes pour le goûter, aux cafés littéraires proposant latte macchiato et thé vert poire litchi, le magasin qu'on appelait boulangerie, qui vend maintenant exclusivement des pains complets bio (avec mention d'éventuels allergènes) s'appelle "Urban Bakery". Évidemment ! Que cela est bien dit !
 

mercredi 18 mars 2026

Vivre : heureuse comme Félicité

 

Peinture de Marie-Victoire Lemoine / 1781

 
On s'étonne trop de ce qu'on voit rarement, et pas assez de ce qu'on voit tous les jours.
 
 
 
Tellement vrai, ma chère Félicité, autant pour ce qui révolte que pour ce qui enchante. A propos de ce qui enchante, justement : Comment croquer dans une Boskoop un brin ratatinée, mordre dans une tranche de pain au levain, déguster un œuf pondu par une poule bien élevée, tendre l'oreille au chant d'un merle, voir bourgeonner un rosier, observer le vol de la première abeille de l'année, suivre du regard quelques crêtes alpines sans approuver à cent pour cent votre pensée ? Les miracles sont là, qui se pressent, quotidiens, et nous voici pourtant si souvent les yeux rivés sur les hypothétiques surprises du futur et de l'ailleurs. 

Vos mots donnent envie de lire votre œuvre impressionnante, Madame la Comtesse, et pourquoi ne pas ne pas commencer par "Mademoiselle de Clermont" si bien introduite ICI ?
 
 

mardi 17 mars 2026

Vivre : comme les plantes

 
Femme à l'ombrelle, un coup de vent la faisant s'envoler / Suzuki Harunobu / Bibliothèque nationale de France
 
d'où vient cette énergie du printemps ? d'où vient cet élan à élargir les rondes, à narguer les tâches éreintantes, à entreprendre des bouleversements ? d'où vient que, tel un chamois, on soit prise d'une folle envie de chevaucher à travers les broussailles, d'étendre ses fouilles, de déchirer les empêchements comme de banales toiles d'araignées qu'on a tolérées trop longtemps ? d'où vient qu'on se sente arbre, feuille, bourgeon, qu'on veuille tendre en se moquant de recevoir en retour ? d'où vient que l'aube nous appelle, que les averses nous indiffèrent et que nos bottes nous réclament au jour levant ? d'où vient donc l'appel du printemps ?
 

lundi 16 mars 2026

Voir : rentrées, sorties

 

 
Ces derniers jours j'ai regardé sur Arte la série "Quelqu'un devrait interdire les dimanches après-midi" réalisé par la prolifique Isabelle Coixet. L'histoire de trois jeunes colocataires cherchant leur voie à Paris, entre élans créatifs et déconvenues : une jeune aspirante cinéaste, une vague serveuse un peu paumée et un garçon désireux de devenir itamae. Les huit épisodes se passent tous le dimanche, journée à la fin de laquelle ils sont censés se retrouver sur leur divan et regarder un film triste en noir et blanc. 
Le sixième épisode se focalise sur Charlie, probablement la plus torturée des trois, en constant conflit avec sa mère galeriste (Jeanne Balibar), dont le père a toujours été aux abonnés absents et vouant un amour torturé à une jolie vétérinaire qui lui offre un hérisson dans une boîte lors d'un rendez-vous galant. 
Charlie vient de se trouver un job dans une librairie d'occasion, située sur une péniche et nommée De l'eau et des rêves. Elle se donne corps et âme à cette nouvelle occupation et place Balzac au rayon "Développement personnel", parce qu'un homme qui écrit "on ne peut pas éduquer les femmes sans les corrompre" a besoin de méditer dans son coin. Elle rembarre une cliente distinguée qui lui demande s'ils n'ont pas un rayon "nouveautés". La gérante la tance - la boutique doit tourner - mais Charlie poursuit son discours intérieur devant la caméra : 
Tous les livres que l'on n'a pas encore lus sont des nouveautés, qu'ils aient été écrits hier ou il y a trois siècles. Et puis foutez-nous la paix avec vos rubans criards et mensongers : Un roman total, perturbateur et colossal, à la croisée entre Emmanuel Carrère et Truman Capote. Berk ! [elle lève les yeux et tire la langue de dégoût]. Laissez-nous être en retard, has been, pas au parfum. Et alors ? La littérature, c'est comme du cinéma. C'est un arrêt mortel. On a toute la vie pour. Kafka, il a écrit : Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en vous. Moi j'aimerais bien qu'à la place des rayons "Rentrée littéraire" chaque libraire réserve un présentoir aux livres qui ont été des haches dans la mer gelée en lui. Ça, ce serait beau ! Ce serait singulier. D'un coup, entrer dans une librairie, ce serait comme entrer dans une grotte secrète, une maison particulière qui n'appartiendrait qu'à ce libraire-là. On en sortirait peut-être un peu moins con. Et puis un peu moins seul.

Ça m'a rappelé quelques librairies repoussoir de ma connaissance, les employés penchés sur les cartons pour déployer les dernières parutions, leurs réponses "Sorti l'année dernière ? Impossible, comment voulez-vous?" J'ai aussi pensé à quelques autres librairies, véritables cavernes d'Ali Baba, des surprises en vitrine, des incroyables découvertes, des libraires un peu magiciens sortant des pépites de leurs chapeaux. Naturellement, j'ai adoré Charlie qui avait su tout dire en une tirade. 

 

dimanche 15 mars 2026

Vivre : Still life / 191

 
 

 
Des centaines de primevères sur le terrain du chien. D'où sont-elles arrivées ? A quel oiseau doit-on de les avoir semées ? Est-ce au canin azotage qu'elles doivent leur vitalité  ? Qui sait ? Hier,  pas grand monde à Berne sous une pluie tenace à laquelle quelques flocons venaient s'entremêler. Certains visages étaient plutôt contrariés. Sans parapluie, cheveux mouillés, je me suis dirigée vers l'espace fleurs sur le marché. Malgré nos joyeuses floraisons, j'ai ressenti un irrépressible besoin de couleurs pour la terrasse. J'ai embarqué quelques pots de renoncules (orange), de pâquerettes (rouge grenat) et de jacinthes (rose). On a beau avoir des fleurs en abondance, pourquoi se priver ? Des fleurs et des couleurs, il n'y en a jamais assez.
 

 

samedi 14 mars 2026

Vivre : choisir son camp

 
 
Bildnisstudie  einer jungen Dame / Sir Jushua Reynords / KHM / Wien


Hier, je devais appeler E. pour trouver un arrangement suite à un contretemps survenu le matin même. J'ai réalisé que je craignais de ne pas réussir à me faire comprendre. Je me préparais avec dans ma tête des constructions grammaticales semblables à des pelotes emberlificotées. Vous voyez...vous comprenez... Finalement quand j'ai eu E. au bout du fil, elle m'a dit : c'est ok, je vous propose deux alternatives (des alternatives tout ce qu'il y avait de plus sympa, E. s'est révélée la plus cool des personnes). Au bout du compte, la solution trouvée était encore meilleure que celle d'avant le contretemps.  
 
Il y a des gens orientés "solutions" et il y a des gens orientés "problèmes". Tout  le monde le sait. Mais parfois, je le constate, j'ai le don de me créer des scénarios catastrophe. Je m'attends à me retrouver face à des incapables, des grincheux ou des mal lunés. Le plus drôle, c'est que je suis consciente d'anticiper toutes sortes de complications qui n'existeront peut-être pas. Or, pourquoi ne pas adopter d'emblée une  attitude positive ? pourquoi ne pas agir tout le temps comme si les interlocuteurs allaient appartenir au camp des adorables simplificateurs ?

vendredi 13 mars 2026

Vivre : le sens de la gratuité

 

 
 
Donne par besoin ou par plaisir.
Mais n'attends jamais rien en retour.
Et prends de même (besoin, plaisir)
sans jamais rien devoir en retour. 
 
 
 
 

jeudi 12 mars 2026

Vivre : dix heures quinze, numéro onze, premier étage

 
Il famacista (o il dentista) / Pietro Longhi / Gallerie dell'Accademia / Venezia
 
 
Tout compte fait, il n'y avait rien de si difficile : 
pendant trois heures garder la bouche bien ouverte,
respirer et le laisser traiter le problème à la racine.
 

mercredi 11 mars 2026

Vivre : slaloms

 
 
Spider Couple / Louise Bourgeois / Musée Louisiana / Humlebaeck
 
Une compétence à conquérir et à consolider sans cesse : détecter les toxiques et les éviter comme la peste
 
 
 

mardi 10 mars 2026

Vivre : la puissance des fleurs

 

 
Il y a des jours, face au monde et aux nouvelles, exaspérés, indignés, on a envie de lever les yeux au ciel. On élève le regard et... là... là, on aperçoit les fleurs, de simples et extraordinaires fleurs. Des présences, des voiles, des mouchoirs, des mains tendues par les arbres pour consoler nos cœurs. Les fleurs sont toujours les mêmes, d'année en année, toujours les mêmes couleurs. Pendant longtemps, on a trouvé normal, tellement normal qu'au sortir de l'hiver, les branches nous offrent ces fleurs et que leurs pétales s'imposent sur le ciel enchanteur.
Maintenant, on s’extasie devant la ténacité de ces fleurs, devant leur insistance à tenir toujours le même langage, affirmant encore et encore la nécessité de la douceur.

 

lundi 9 mars 2026

Vivre : Still life / 190

 
 

 
Il fait beau. Il fait trés très beau. Cela pourrait me donner une folle énergie : jardiner, astiquer, bricoler, tant de choses à faire pour toute la maisonnée. Au lieu de quoi, je passe de longues après-midi allongée à lire ou à observer la forêt. Rien faire me paraît la plus saine et la plus adéquate des occupations. Car rien faire ce n'est pas rien. C'est une sacrée compétence, qui permet au corps de se reposer, à l'esprit de divaguer, aux idées d'aller et venir en toute liberté. Aujourd'hui, j'ai rêvé d'un départ dans un lieu béni des dieux dont le calme saurait m'enchanter et je me suis souvenue d'un des plus jolis moments de l'année 2025 : c'était à la fin d'un repas à La Cerqua, un repas tout en harmonie et en simplicité, des légumes du jardin, une mamma en cuisine, un poêle en fonte pour tempérer. Au moment de régler l'addition, je leur ai fait remarquer qu'ils n'avaient pas pris en compte le café (une minuscule moka usée apportée à table et versée dans un dé à coudre, un défi au monde unifié des capsules et des multinationales). Non, non, le café est offert, m'a-t-on répondu, et ce présent fut la meilleure manière de clore la soirée.
Rien faire et me souvenir d'une cafetière ont été aujourd'hui mes principales activités.
 
 
 

dimanche 8 mars 2026

Vivre : des champignons et des hommes

 
 
paysage des Langhe
 
On trouve désormais du « brie fourré saveur truffe » chez Lidl, de la mayonnaise à la truffe chez Monoprix, et des gougères à la truffe blanche chez Leclerc. Il n’y a que la truffe qui ne soit pas à la truffe, puisque l’invasion est surtout celle de la « saveur truffe », voire, pire, de l’« aromatisé à la truffe ». Dans le cycle de vie du luxe – rare, envié, copié, saturé, ringardisé –, que le saumon fumé a déjà connu, le « à la truffe » entame sa grande glissade et c’est la revanche des anti-truffe, désormais autorisés à dénoncer sa saveur qui écrase tout.
 
Il y a vingt ans, un jour dans les Langhe, notre voisin agriculteur qui aimait partir à l'automne sillonner la campagne avec le petit roquet qu'il avait patiemment dressé, a sonné chez nous  pour nous inviter au restaurant. Il tenait dans une boîte Tupperware quelques cailloux blanchâtres à l'odeur entêtante qu'il nous a présentés fièrement. Nous avons ce soir-là mangé l'intégralité d'un simple (et délicieux) repas piémontais sur lequel le gérant râpait abondamment les fameux champignons. Nous avons tout dégusté et chaudement remercié le voisin pour sa générosité. Je crois que ce soir-là j'ai avalé assez de truffe pour des décennies.
Je n'aime pas trop cet Tuber magnatum. C'est un peu comme le choux de Bruxelles ou le vin jaune, si je dois, je ne refuse pas, mais je ne vais pas m'empresser d'en demander. Quand j'ai parcouru hier l'article du Monde sur l'omniprésence de la truffe dans l'alimentation, ingrédient luxueux dont l'invasion vire à la saturation, je me suis sentie moins seule. Je dois dire que la déferlante de truffes qu'on trouve dans le commerce me stupéfie (y a-t-il vraiment dans nos sols autant de truffes que cela ? ). De  plus, le cérémonial que font certains dans les restaurants aurait tendance à me faire rigoler : arrivée du serveur avec trois cailloux sur un plateau de cristal, une précieuse balance pour mesurer au plus juste le gramme acheté, regards silencieux et scrutateurs de la tablée, des paroissiens à l'heure de la communion ne seraient pas plus concentrés. 
Dans ces  moments, je me demande : Qu'est-ce qui se cache donc derrière l'effet "truffe" de notre alimentation ? Quels besoins est donc censé assouvir ce malheureux champignon ? La chronique (savoureuse) de Guillemette Faure aide à répondre à la question.
 

 

samedi 7 mars 2026

vendredi 6 mars 2026

Habiter : voir / être regardé

 
Venise / printemps 2014
 
Selon certaines croyances ancestrales, le monde sent notre regard et nous le renvoie immédiatement en retour, y compris les arbres, les buissons et mêmes les rochers. Si vous avez déjà passé une nuit seul, dans une forêt tropicale ou dans un bois, vous savez certainement que la qualité de votre regard et de votre être est perçue et connue au-delà du monde humain. Vous avez certainement senti que vous étiez vu et connu tel que vous êtes réellement, et non tel que vous vous voyez normalement, et vous vous faisiez intimement partie de ce monde, unique, animé et sensuel, que cela vous plaise ou non.  Jon Kabat-Zinn / L'éveil des sens / Les Arènes / p. 143
 
Quand je lève les yeux, lovée dans mon fauteuil, je sens une multitudes de présences émanant de la forêt : dans les branches, sur les barrières brinquebalantes, sous les feuillages qui se partagent à part égale le pré avec des primevères. Nous vivons avec les oiseaux, ils sont nos plus proches voisins. Ils connaissent probablement bien plus de choses sur nous que l'inverse. Ils nous ont fait place. En échange, nous leur avons tendu des branches de prunier, des graines et de petites maisons qui se déteignent au soleil. Nous nous efforçons de faire avec leur insatiable curiosité (et parfois leur insatiable voracité).
L'appartement derrière chez nous - auquel nous tournons le dos sans jamais le voir - ne cesse de trouver preneur. A vrai dire : preneurs. Les gens le prennent et s'en déprennent. On s'est longtemps demandé pourquoi. Quelle pouvait être la raison de ces impossibles attachements, de ces inéluctables détachements. L'appartement s'est élevé, je crois, hors sol. Il a été pris dans une pente goudronnée, encerclé dans du béton, figé face au paysage. Un spa, mais aucun abreuvoir. On y a rasé la moindre présence de vie - fleur, terre, arbrisseau. Il est le fruit d'une invraisemblable arrogance envers la vie qui depuis toujours s'écoulait ici. Or, la vie n'aime pas l'arrogance. Si bien que l'appartement est pris et aussitôt délaissé par ceux qui n'ont pas su percevoir sa triste absence de connexions. 
 

jeudi 5 mars 2026

Vivre : fouiller, toujours, encore

 
 
Buste de Vénus / Buste de jeune  prince / Arles / Musée archéologique
 
connais-toi toi-même : quel que soit le sens que tu lui donnes, l'injonction se pose incessamment à toi.
connais-toi. creuse ton passé, creuse ta préhistoire. sache d'où tu viens pour savoir où tu diriges tes pas. 
 
 
 

mercredi 4 mars 2026

Lire : à qui appartiennent les maisons ?

 


 
Croiser quelqu'un, au hameau, est un petit événement. On a peu l'habitude, ici, d'avoir devant les yeux une figure étrangère à son quotidien, en proie aux récits d'une autre existence. Arrivés à même hauteur, les corps gagnent les fossés, pétrifiés par l'intimité du moment. Les conversations internes s'interrompent, les souffles cognent aux oreilles. On passe et c'est comme si on se rentrait dedans. On s'arrache un regard, la poitrine armure, on emporte l'image de l'autre, sa présence qui pendant quelques secondes a déchaîné le monde, avec soi. [p. 29]
  
Une jeune femme, la trentaine, vit seule avec sa chienne, dans la maison où sa grand-mère l'a élevée. Elle y mène une vie fruste, rude, rugueuse, rythmée par les saisons, les surgissements et les disparitions de la lumière, les événements d'un quotidien hors civilisation : une piqûre de moustique, un héron en putréfaction dans l'étang, la biodiversité originelle de ce lieu à part, mais pas si éloigné, toutefois, d'un hameau, d'un bourg, d'une départementale. 
 
De l'autre côté des collines, les reliefs changent. Les crêtes reculent, les vignes rayent les coteaux. La chaussée s'élargit, les virages cèdent la place aux lignes droites bien tracées, aux ronds-points en chapelets, aux restaurants routiers, aux entrepôts. Des camions circulent en sens inverse, leurs phares énormes, cabines décorées aux néons, volent au-dessus des pares-brises. [p.122]
 
On est juin. L'été prend ses quartiers. Viennent perturber cet équilibre retrouvé après la mort de l'aïeule une suite de lettres comme autant d'alarmes, de plus en plus pressantes, les unes signées Y. (le père, très absent, mais aussi très désireux de vendre), les autres provenant d'Anna, la demi-sœur, d'un notaire, des propriétaires mitoyens intéressés à racheter le dernier tiers de la bâtisse. 
 
15 juillet. Chère Emily, Je reviens vers toi suite à mon courrier du 13 juin auquel tu n'as pas répondu. Nous nous sommes renseignés au sujet de la vente. Une mise aux enchères représente un manque à gagner pour nous tous. Il faut qu'on arrive à se mettre d'accord. Je comprends que ce soit difficile pour toi, mais ce n'est pas parce que tu  vis dans cette maison depuis des années qu'elle t'appartient. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est la loi. [p.49]
 
Tout le récit tient en ces quelques éléments : un biotope comprenant une humaine et sa chienne, une maison de famille où l'héroïne a été recueillie alors que le père devait "refaire sa vie", des animaux, des insectes, des volatiles, des arbres, de l'eau suivant son cours, quelques rares incursions dans le monde socialisé (surtout pour en fréquenter la pharmacie). Très peu de personnages : une agricultrice,  présence voisine et employeuse occasionnelle, sa chienne, qu'on stérilise. Et ce danger, toujours plus présent, toujours plus menaçant : la vente, l'argent, le besoin de rendement.
 
 
Ce qui frappe ici, c'est l'écriture, précise, crue, qui détaille, cisèle et sculpte le réel, se focalise sur le tout petit, dézoome sur le plus grand. Une écriture toute en descriptions, dépourvue de dialogues, ou alors intégrant les dialogues dans  les descriptions, comme s'ils étaient fondus dans le reste, au même titre que le vent, les cris, les aboiements. Les composants se retrouvent tous relégués au même niveau, des sensations, des palpitations, la vie, le vivant. 
 
La petite femelle s'éveille. Le nid est chaud autour d'elle, ses sœurs araignées s'agitent, mangent les gaines cotonneuses. Elle les imite, suce les protéines, le goût de celle qui l'a mise au monde. [...] La petite femelle s'éveille, à nouveau. Le soleil touche son dos, la toile tangue dans l'air. Elle escalade le corps de ses sœurs, quitte la couche collective. Le gel coule sur ses entrailles, bâtit pour elle un chemin élastique. Elle balance, glisse, gravit, le monde culmine sous ses griffes. Elle décolle de sa filière, laisse le vent la prendre. [p.174]
 
Par-dessus tout, ce qui m'a éblouie dans ce récit, c'est l'aptitude à rendre compte des lieux et de leur rôle fondamental sur les êtres qui y évoluent en interaction pour y trouver leur place. Leur importance semble trop souvent échapper aux humains, imbus de leur prétention à envahir et à soumettre. L'autrice, s'attachant à décrire ce qui est - et que si souvent on ne remarque pas - décrit aussi bien le prétendu "environnement" que les lieux dominés par la présence humaine, hameau, village, habitat doté de lotissements.
 
Il est possible que l'on puisse s'ennuyer au fil de ce roman, dépourvu qu'il est d'intrigues et d'ancrages technologiques. Il est possible qu'on renâcle à aller de l'avant, en le trouvant exigeant dans son insistance à décrire les choses de la vie. Pour ma part, il m'a fascinée, emportée, comme m'avait happée autrefois Un balcon en forêt, Certes, l'époque, les dangers ne sont pas les mêmes. Dans le livre  de Julien Gracq, la menace, c'était la guerre, l'invasion, la violence. Mais on y retrouvait, comme dans Les Habitantes, la menace contre une vie de prédilection, une maison protectrice, le besoin d'un cocon, d'un abri, d'un lieu où déployer ses ailes. 
 
On referme le livre. On repense à l'histoire. Une histoire banale, somme toute, mais également essentielle. On se demande : à qui appartiennent les lieux ? qui a le droit d'y vivre ? et si c'étaient les liens, de tendresse et de complicité, qui fixaient ce droit ? Heureusement, un personnage secondaire, Anna,  la petite sœur, détient 25% de ces droits. Autant dire que son rôle n'est pas si secondaire que ça ...
 

mardi 3 mars 2026

Vivre : ainsi soit-il!

 
San Girolamo nello studio / Colantonio / Museo Capodimonte / Napoli
 
 
Ces gens surmenés à qui on remet un manuscrit pour révision et qui le retournent rougi, barré, au premier chapitre et au dernier, 
quelques synonymes insérés, trois fois rien, juste pour signifier qu'ils l'ont arpenté et accompli leur mission. 
 
 

lundi 2 mars 2026

Vivre : le temps du rangement

 
De Seta azul Medianoche / Soledad Sevilla / coll. Famiglia Cortina
 
 
quoi que tu fasses : 
range, remise, débarrasse.
remets tout à sa place
que tout redevienne lisse
que chaque chose laisse 
à toute nouvelle chose
une possible place 

dimanche 1 mars 2026

Vivre : les transitions

 
L'arrivée des moissonneurs dans les marais pontins / L. Robert / MAHN / Neuchâtel
 
T'as combien de printemps ? Pas mal, assurément. Mais le plus époustouflant, avec le printemps, c'est qu'on a beau le connaître, l'attendre - un vieil ami parti en voyage dont on espère le retour impatiemment - il est toujours aussi surprenant. Comme printemps rime avec renouvellement, le lascar se trouve toujours de nouveaux déguisements. Il n'arrive jamais le jour ni l'heure où on l'attend, se joue des prédictions, s'infiltre entre deux flocons, s'avance entre mille tourbillons, à la faveur de trois rayons. 
Oui, le débrouillard plonge comme une épidémie sur les gens et les surprend. Aujourd'hui la ville était en proie à la maladie jolie du printemps : une fièvre et des éruptions, des boutons, des bourgeons, des montées d'excitation, sans compter les rougissements, des sourires éclatants, des bouquets débordants, des regards bienveillants. Il nous a valu quelques heures d'enthousiasme et d'enjouement, des échanges charmants. Hélas! 
... quelques heures plus tard, l'affreux, le malotru, s'en est allé, s'est évaporé, s'est fait la malle, a mis les voiles comme un mal élevé, et le monde s'est retrouvé dépité, sous les nuages et les déversements, saisi de tremblements, guéri de la douce maladie, certes, mais un peu sonné, un peu malmené, et tout disposé à récidiver aux prochains signes de contagion.
 

samedi 28 février 2026

Vivre : des trésors à portée de soi

 
Installation JM Othoniel / Château Lacoste / Le Puy Sainte Réparade
 
 
 Le monde, de plus en plus fou, de plus en plus complexe,
 heureusement, les arbres...
plus tu cherches à tout ce chaos un sens et plus celui-ci t'échappe 
heureusement, les arbres...
à n'y rien comprendre, à en perdre son latin et tout le reste
 heureusement : les arbres...
 
 

vendredi 27 février 2026

Voir / Entendre : les filles épicées

 

 

Quand j'ai vu pour la première fois "Les Feuilles mortes", en septembre 2023, je me souviens être sortie de la séance vaguement déçue. Je n'avais retrouvé dans ce film ni la beauté lacérante de "l'Homme sans passéni la profondeur humaniste de "L'autre Côté de l'Espoir". Bref, j'étais rentrée en me demandant ce qui avait pu lui valoir le prix du Jury à Cannes  et je l'avais relégué aux oubliettes. 
Mais, hier soir, en suivant les parcours d'un homme et d'une femme sans âge, deux êtres cabossés qui traînent derrière eux un passé lourd et doivent se coltiner une vie de précarité, j'ai été immédiatement conquise. Il est question à la fois d'une narration ancrée dans l'actualité (les nouvelles de la guerre d'Ukraine sont relayées par les transistors qu'écoutent les personnages et ajoutent à leur tristesse) et en même temps il pourrait s'agir d'une histoire intemporelle, une histoire d'amour entre deux solitaires, avec des décors issus des sixties, des dialogues minimalistes, des travailleurs exploités et des présences fascistes. Tout concourt à rappeler les grands classiques du cinéma, dont on aperçoit les affiches derrière nos anti-héros se retrouvant de manière répétée devant une salle : le néo-réalisme italien, les films de Godard, les références à Charlie Chaplin, et soudain ce scénario épuré m'est apparu comme terriblement original et poignant.

Enfin, ce qui caractérise cette œuvre, c'est le fait que les chansons et la musique occupent autant de place que les dialogues pour soutenir la trame. A la fin du générique, je suis allée chercher qui sont les deux filles qui chantent une mélodie entêtante et mélancolique dans le bar où Holappa, le protagoniste alcoolique, écluse son spleen en fin de soirée. C'est ainsi que j'ai découvert le groupe Maustetytöt  (Spice Girls en finnois ) constitué des sœurs Kaisa et Anna Karjalainen, qui avaient déjà connu un certain succès en Finlande quelques années avant le tournage et auxquelles Kaurismaki a fait appel pour participer à l'illustration sonore des Feuilles mortes. Depuis, cette mélodie toute simple, aux paroles saisissantes ne cesse de ramener les images du film à ma mémoire. 
 

jeudi 26 février 2026

Vivre : faire place au présent

 
 
Méditation en cobalt / 1997 / Fabienne Verdier / Musée Cernuschi / Paris

 
L'art de l'essentiel :  de tous les arts, probablement le plus difficile
 
 
 
 

mercredi 25 février 2026

Vivre : c'est une journée...

 

... c'est une journée à se lever de bonne heure, de très bonne heure, à l'appel d'un oiseau - lequel? - vigoureux, déterminé, une véritable assignation à se lever, relayé par une multitude d'autres volatiles, des étourneaux, des mésanges, des merles, des pics épeiche, une journée à bondir, à obtempérer. 
C'est une journée à foncer dans ses bottes, droit devant, suivant le chien impatient, qui piste et qui trace, qui s'immobilise et lève sa truffe, qui repart en arrière, qui reprend en avant, qui suspend sa marche, patte levée, qui attend. Une journée à observer le jour qui pointe et se déploie en bleu, en or, en orange. 
Une journée qui impose ses conditions : pas question de trop traîner. Il faut partir. Il faut déguerpir. S'en aller à la découverte. Plus loin, très loin, juste après avoir salué du regard le pêcheur dans sa barque, déjà tout affairé, et le Jura flamboyant, et les traînées abricots sur fond mauve persan des avions impatients. C'est une journée ambitieuse qui ne souffre aucune hésitation, aucune rumination, aucune désolation. Une journée à impulsions.
Alors, on s'élance, on court au-devant des Alpes, on se métisse des salades, on se détourne de la médiocrité, on démêle des écheveaux, on reconstruit des projets. C'est une journée qui scintille, qui dore, qui brille. La lumière y est vive. Les sons articulés. C'est une journée à satiété. C'est une journée qui impose à elle-seule l'essence de l'été. 
 
 

mardi 24 février 2026

Vivre : le dernier des Mohicans

 
 
Portrait de Francesco Querini / Palma il Vecchio / Fondazione Querini-Stampalia / Venezia
 
 
Il porte tous les jours un costume trois pièces en velours côtelé. Il lève par-dessus ses lunettes cerclées d'or un regard délavé. Quel que soit le sujet qu'on aborde devant son guichet, il se termine toujours avec lui par une citation de Goethe ou de Nietzsche. Il dit que la confirmation, il demandera à son collègue de nous l'envoyer : les messages électroniques, il ne sait pas comment on fait.
 
 

lundi 23 février 2026

Vivre : love me, love me tender!

 
Femme nue debout / Vilhelm Hammershøi / SMK / Copenhague
 
Elle veut être aimée. Elle veut absolument être aimée. Et aussi admirée. Avec le temps, elle a asséché tout son entourage de proximité. Dans sa vitrine, elle s'affiche douce, perspicace, étoilée, une parfaite que tout le monde rêve d'apprivoiser. Elle est admirable, cumule les efforts pour tout contrôler, mais à force d'efforts justement - toutes ces sucreries à exhiber, toutes ces démonstrations de bonté, tant de perfection tant de bouquets - elle se retrouve enfermée, serrée serrée, dans ce rôle d'amie parfaite qu'elle s'est inventé. 
Le soir, au coucher, le doute la saisit face au silence de la nuit. Dans son miroir elle se voit ridée. Elle entend au loin ses voisins crier. La réalité la frappe dans toute sa médiocrité. Alors, elle s'empare de son meilleur ami, écran écran magique, dis-moi aujourd'hui qui est le plus likée, elle tremble, elle s'accroche, elle espère, soudain de battre son cœur s'est arrêté. Mais enfin : une lumière dans le noir, l'écran a réagi, trois mots, deux exclamations, et, par la grâce du copié-collé, toute une pluie d'émojis... la voici qui revit.
 
 
 

dimanche 22 février 2026

Vivre : dimanche, 6h36

 



 
superbes dans la nuit, les chants nous inventent un printemps
 
 

samedi 21 février 2026

Vivre : to do or not to do

 
relatum the stage / 2022 / fondation Lee Ufan / arles
 
 
Pas question de procrastination : tout devient si lisse, si évident sans ajournements
 
 
 
 

vendredi 20 février 2026

Voir : poursuivre son objectif

 
 

Pour le dire en deux mots : j'ai cessé mon activité de photographe pour devenir écrivain.
Rester écrivain a été une autre histoire. 
 
 Le métier d'écrivain, c'est entretenir un feu qui ne demande qu'à s'éteindre. Un feu dans la neige.
[A pied d’œuvre, chap. 1]
 
 
Hier fut une journée d'intempéries continues, parfaite pour une expédition cinéma. Le seul film qui me tentait, A pied d’œuvre, passait encore dans une salle à 45 bornes d'ici. La route, toute en virages, en plein brouillard mâtiné de neige, s'est révélée un peu longue, mais on l'a suivie sans regrets. La séance en valait la peine.
 
Cette adaptation du livre de Franck Courtès, publié en 2023 par les éditions Gallimard, retrace une histoire vécue. L'écrivain, photographe reconnu, a décidé d'interrompre sa première activité pour se consacrer entièrement à son travail d'écriture après avoir publié trois livres et rencontré un succès d'estime. Le film commence lors d'un moment de crise : refus de son éditrice de publier son dernier manuscrit, Histoire d'une fin ("thème trop ressassé" que celui d'un couple qui se délite, elle lui demande quelque chose de fort); épuisement de ses ressources financières; divorce et départ  au Canada de son ex-épouse avec leurs deux enfants; liquidation de l'appartement familial et emménagement dans un studio en sous-sol, bruyant et mal chauffé; entourage peu empathique (c'est le moins que l'on puisse dire de son père et de sa sœur). Le cadre est posé. 
 
Le film (relativement court, une heure trente à peine) raconte les conséquences de ce choix de vie, la précarité et la solitude assumées envers et contre tous les regards et tous les obstacles. Il présente donc l'expérience d'un créateur vivant à Paris, loin des paillettes et de la réussite. Il doit survivre avec trois fois rien et se résoudre à obtenir des petits boulots sur une plateforme pratiquant la sous-enchère (des missions à dix-huit euros, débarras de caves, travaux de jardinage, voiturage). L’œuvre décrit au quotidien et par petites touches une pauvreté choisie, qui confronte au mépris, à la pitié, voire à l'indifférence, qui met le corps en danger, qui épuise toutes les ressources, financières ou physiques. Il dénonce l’uberisation du travail de plus en plus ordinaire : les êtres humains traités comme des marchandises, mis en vente comme un appareil photo ou une mobylette. Il montre aussi un homme déterminé à vivre ce qu'on pourrait appeler une passion, quitte à en payer le prix fort et à perdre quasiment tous ses privilèges.
 
Sans spoiler (le livre d'inspiration autobiographique a été publié et bien accueilli) on pourrait dire que l'histoire se termine "bien". Il n'en demeure pas moins qu'elle nous entraîne dans les bas-fonds de l'exploitation urbaine du travail, géré avec des applications, des algorithmes et des évaluations hâtives qui dictent de façon subjective les cadences, les salaires et la survie. Au moyen de scénettes, aussi brèves que bien interprétées, la déshumanisation et la paupérisation liées au système capitaliste sont pointées. Elles font froid dans le dos. 
 
Heureusement, il reste aussi le portrait d'une "belle personne", un homme qui assume dans la solitude un choix de vie radical sans jamais être dans la plainte. Le rôle est parfaitement tenu par Bastien Bouillon, dont on oublie la jeunesse au fil des scènes tant il sait rendre son personnage crédible (alors que Franck Courtès était âgé de 50 ans lors de son expérience). C'est beau, un portrait d'homme intègre au cinéma. C'est inspirant, car finalement, on n'en voit pas tant que ça.
 
  
 
 prix du Meilleur Scénario à la dernière Mostra de Venise / 2025