Aujourd’hui,
j’arrive comme d’habitude à douze heures. Surprise : la table est élégamment
dressée (une jolie nappe propre, un verre à vin, un verre à eau). Le repas est prêt
(salade assaisonnée, ragoût, riz, fromage et tarte aux pommes). C’est fort bon.
Me voici traitée en invitée.
Au
moment de la vaisselle, elle tient absolument à l’essuyer, s’empare du torchon,
m’indique quelques taches sur lesquelles insister. Elle s’inquiète de la
propreté des linges, de certaines éclaboussures sur le sol.
Ensuite,
sa sieste dure à peine dix minutes. Suite à quoi, elle se redresse, me regarde
dans le blanc des yeux et me demande :
Dis-moi, c’était quand, ma
maladie ? Elle
ajoute : maintenant, je suis guérie.
Elle
réfléchit à ma réponse : Je ne m’en
souvenais pas.
Elle
reprend : Es-tu venue me voir quand j'étais là-bas ?
"Quelques
fois, ensuite non, tu ne voulais pas, tu demandais que je passe par l’équipe
soignante pour prendre de tes nouvelles."
Oui, j’étais trop
angoissée, je ne pouvais pas, j’avais trop envie de hurler. J’entendais dans le
noir le gentil infirmier venir me susurrer à l'oreille: votre fille a appelé, elle vous
souhaite de bien dormir.
(D’où
lui vient aujourd’hui cette lucidité ? Ce besoin de précisions? Elle me rappelle quelqu'un de connu, une personne perdue de vue. Bon
sang, lui aurait-t-on, sans m'en informer, changé sa médication ?)
Puis
elle me dit : C’était terrible, toutes
ces femmes dans la chambre, aucune intimité… sans mes filles, je serais encore là-bas, on ne m’aurait
jamais laissée partir, on m’aurait gardée, toutes ces portes fermées…
(C'est vrai que pendant un certain temps, je n'y croyais pas moi-même, à la possibilité d'un retour à domicile. Ainsi donc,
aujourd’hui, je reçois une marque de reconnaissance, alors qu'habituellement j'ai plutôt droit à des plaintes, des gémissements, des recommandations ? La semaine dernière : voix caverneuse, accueil hostile. J’ai presque envie de pouffer : "Excusez-moi, Madame, je me suis trompée de maison, je devais aller au
numéro onze.")
Tout abasourdie, je vais quand même vérifier les plaquettes du semainier. (A-t-elle pris deux
jours de médocs coup sur coup ? Un nouvel infirmier s’est-il trompé dans
les dosages ? Je re-pouffe : Quelle serait donc cette puissante chimie? Pourrais-je en piquer un ou
deux comprimés, histoire de me faire un shoot à l’occase ?)
Mais non. Tout est normal. C'est juste qu'aujourd’hui,
c’est comme ça. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Je ne sais
jamais comment je vais la retrouver et ce à quoi je dois m’attendre. Ce qui m'impose de prendre ce qui vient au jour le jour. Ce qui m’oblige, quand je suis là, à être vraiment là. Ce qui m’exerce au regard neuf. Une bonne
leçon d’adaptation et de présence.