20 mars 2017

Manger : bec sucré



J.A. Jerichau / Girl with dead Bird / Glyptotek / Copenhagen


La terrasse : plutôt ombragée
L’établissement : plutôt renommé
Le personnel : plutôt stylé
La cuisine : plutôt étoilée
Le moineau dans le chariot des desserts : plutôt gonflé
(très très affamé)
Notre fou-rire : plutôt étouffé

19 mars 2017

Vivre : Voyages, voyages…


Altichiero / Crucifixion (détail) / Oratorio San Giorgio / Padoue


Il arrive, une bouteille de Chianti dans une main et une tablette dans l’autre. Pendant la cuisson des pâtes, il entreprend de nous montrer en images son récent voyage. La noble entreprise où il officie offre régulièrement à ses cadres des « congés de développement ». Il a donc choisi de partir découvrir Bombay et ses environs, le temps d’une semaine, avec deux ou trois connaissances de son milieu professionnel. Au programme, des visites guidées : Bollywood (naturellement), un bidonville (sous la houlette d'une ONG), un « village » voisin (comportant un million d’habitants), ainsi que les grottes d’Elephanta (on ne peut pas louper ça). Le tout bien encadré ficelé du début à la fin.

Le doigt glisse. Les images défilent, certaines exceptionnellement belles, vu leurs sujets exotiques et colorés.

On passe d’un hôtel cinq étoiles pourvu de piscine, à une vache maigrissime broutant dans une mer de plastique;  puis on découvre un vendeur de citrons ambulant disposant le soir venu sa couchette directement sur le trottoir; le même, le matin suivant, faisant sa toilette à une borne (photographié en plongée depuis le balcon d’une chambre climatisée). Se succèdent sur l’écran : des repas alléchants ; des ordures entassées ; des visages souriants, des visages décharnés; un mariage avec cinq cent invités ; les toits du bidonville, en tôle, en carton, en rien; des trains bondés ;  les gens marchant dans des immondices et traversant négligemment les rails ; des lessives qui sèchent et frôlent les convois; une circulation infernale aux heures de pointe ; des pêcheurs partant au petit matin sur une étendue bleu tendre; des vieillards procédant à leurs ablutions matinales ; des enfants se disputant pour être sur l’image. 

La pauvreté, la misère. La beauté. Des regards intenses. Des contrastes inouïs.

Le tout en six jours. Je demande : Un tel voyage devait être éprouvant ? Emouvant ? Troublant ? Epuisant ?

Pas le moins du monde : les gens là-bas acceptent les choses comme elles sont. On ne perçoit aucune tension. Ils prennent volontiers la pose. Et, pour une somme très raisonnable, on peut voyager en business, dormir dans un lit à l’escale de Dubai, retrouver sans trop de fatigue son existence et son confort familier.

Ah !

J’en reste bouche bée. Ai l’impression d’être plus éprouvée, émue, troublée, épuisée par ce voyage en images, quelques minutes à peine, que mon invité, radieux, comblé, tout prêt à être rassasié.

18 mars 2017

Vivre : oser oser


Balanceakt / Karen Holländer /Essl Museum / 2014 


Difficile de retourner dans les lieux que l’on a aimés, où l’on s’est senti bien
(et vers les gens, encore plus difficile)
Rien n’est jamais acquis.
Et pourtant, jouer la carte de la superstition
se refuser à y retourner ne serait pas sage.
Il faut oser,
oser risquer,
oser risquer la déception. 

17 mars 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 6



Aujourd’hui, j’arrive comme d’habitude à douze heures. Surprise : la table est élégamment dressée (une jolie nappe propre, un verre à vin, un verre à eau). Le repas est prêt (salade assaisonnée, ragoût, riz, fromage et tarte aux pommes). C’est fort bon. Me voici traitée en invitée.

Au moment de la vaisselle, elle tient absolument à l’essuyer, s’empare du torchon, m’indique quelques taches sur lesquelles insister. Elle s’inquiète de la propreté des linges, de certaines éclaboussures sur le sol.

Ensuite, sa sieste dure à peine dix minutes. Suite à quoi, elle se redresse, me regarde dans le blanc des yeux et me demande :

Dis-moi, c’était quand, ma maladie ? Elle ajoute : maintenant, je suis guérie.

Elle réfléchit à ma réponse : Je ne m’en souvenais pas.

Elle reprend : Es-tu venue me voir quand j'étais là-bas ?

"Quelques fois, ensuite non, tu ne voulais pas, tu demandais que je passe par l’équipe soignante pour prendre de tes nouvelles."

Oui, j’étais trop angoissée, je ne pouvais pas, j’avais trop envie de hurler. J’entendais dans le noir le gentil infirmier venir me susurrer à l'oreille: votre fille a appelé, elle vous souhaite de bien dormir.

(D’où lui vient aujourd’hui cette lucidité ? Ce besoin de précisions? Elle me rappelle quelqu'un de connu, une personne perdue de vue. Bon sang, lui aurait-t-on, sans m'en informer, changé sa médication ?)

Puis elle me dit : C’était terrible, toutes ces femmes dans la chambre, aucune intimité… sans mes filles, je serais encore là-bas, on ne m’aurait jamais laissée partir, on m’aurait gardée, toutes ces portes fermées

(C'est vrai que pendant un certain temps, je n'y croyais pas moi-même, à la possibilité d'un retour à domicile. Ainsi donc, aujourd’hui, je reçois une marque de reconnaissance, alors qu'habituellement j'ai plutôt droit à des plaintes, des gémissements, des recommandations ? La semaine dernière : voix caverneuse, accueil hostile. J’ai presque envie de pouffer : "Excusez-moi, Madame, je me suis trompée de maison, je devais aller au numéro onze.")

Tout abasourdie, je vais quand même vérifier les plaquettes du semainier. (A-t-elle pris deux jours de médocs coup sur coup ? Un nouvel infirmier s’est-il trompé dans les dosages ? Je re-pouffe : Quelle serait donc cette puissante chimie? Pourrais-je en piquer un ou deux comprimés, histoire de me faire un shoot à l’occase ?)

Mais non. Tout est normal. C'est juste qu'aujourd’hui, c’est comme ça. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Je ne sais jamais comment je vais la retrouver et ce à quoi je dois m’attendre. Ce qui m'impose de prendre ce qui vient au jour le jour. Ce qui m’oblige, quand je suis là, à être vraiment là. Ce qui  m’exerce au regard neuf. Une bonne leçon d’adaptation et de présence. 

16 mars 2017

Vivre : still life / 14





C’est la Jeanne Calment des fers à repasser.
Il faut dire que, sans être une Carabosse,
comme fée du logis,
on fait plus marraine que moi.
Avec les années, je me suis appliquée à la maxime
« Le moins possible, le mieux possible »
Et je m’en suis ma foi assez bien tirée.

Il y a longtemps déjà, ma mère en visite s’est exclamée :
« Quoi, ce fer que je t’avais offert en …1983 ?!?»
Elle a tenu à m’en offrir un neuf sur le champ.
Lequel attend dans sa boîte patiemment depuis six ans
que celui-ci veuille bien rendre l’âme.

Pourquoi – mais pourquoi - jeter ce qui peut encore très bien fonctionner ?

15 mars 2017

Vivre : attendre famille




Durant tout l’hiver elles ont fait leurs délices de nos restes,
épiant le moindre de nos mouvements,
pas moyen d’ouvrir la porte
sans les voir rabouler dare dare.
(des voisines futées, élégantes, mais un brin envahissantes,
et puis quelles bavardes !)
Fini de jaser !
On les voit maintenant s’affairer,
ombres chinoises sur fond d’azur.
Sont en train d’aménager un loft dans le feuillu d’en face.
Vu les progrès du chantier,

on entendra sous peu les petits pépiller.

14 mars 2017

Vivre : petits drames volatiles


Fondazione Cini / Mindful hands / Venezia

Ah ! Le con, le sot, la tête de linotte !
Personne ne lui avait donc dit qu’on ne survole pas une nationale à un mètre du sol ?
J’ai vu dans le rétroviseur qu’il n’y avait plus rien à faire.

Et celui-ci à présent, tout jeune, tout ingénu, qui croit pouvoir entrer par la vitre et s’assomme d’un coup !
Le prendre délicatement dans un mouchoir, le déposer dans un bac, 
à l’abri des félins (qui ne manqueraient pour rien ce festin).
Récupérer le mouchoir et constater qu’il en a fait dans son froc, le petiot.


Quelques minutes plus tard, lever les yeux au ciel. Retourner au bac le coeur battant. 
Soulagement : il est vide. Ouf !