10 juin 2017

Voyager : amor de lonh


front de mer à Korcula

Leur vue me rassure. Leur présence est gage de pureté. Me baigner dans des eaux rocheuses où ils ne seraient pas présents m'inquiéterait fortement. Ce qui n’est pas bon pour eux ne l’est certainement pas pour moi. J'aime donc les découvrir, les observer. 


De loin. Si possible.


Il y a deux ans, juste avant de partir prendre l’avion, toute à ma joie de pouvoir me baigner une dernière fois dans les eaux fraîches et turquoises, j’avais étourdiment crawlé sur le dos un peu trop près du rivage.


Mon épaule avait alors heurté un rocher.


Sur lequel barbotaient deux créatures innocentes, mais néanmoins porteuses de tous les attributs de leur espèce.


La neige avait déjà commencé de tomber, que j’avais senti une dernière fois sous mon ongle comme une résistance, tiré d’un coup sec et tenu entre mes doigts un ultime petit bout d’Adriatique (deux millimètres de fin tronçon noir).


C’est curieux, la mémoire : il ne reste aucun souvenir douloureux de cette expérience. Juste ce sentiment d’avoir porté longtemps des infimes parties de Méditerranée en moi.


Les oursins m'inspirent la même tendresse que les ours : menacés, à protéger. 

De loin. Si possible.


9 juin 2017

Habiter : la maison centenaire



Nous louons la maison de la grand-mère.
Jasna, notre logeuse,
qui nous régale de poisson frais, d’œufs et de beignets,
semble la déprécier : she’s old, she’s old !
Mais ainsi, striée de beige et de gris,
vieille dame grimée et respectable,
dominant les vignobles, ouverte sur la mer,
elle a sa petite dignité. 
Parmi ses nombreuses compétences :
Sait protéger de la chaleur et attirer la brise du Nord, 
les chants d’oiseaux, la lumière tamisée.
A nuit tombée, laisse affleurer l’air du large qui invite à rêver des rêves insolites.
A aussi un cachet extraordinaire, mais, 
c’est bien connu:
Nul n’est prophète sur son île.

Jasna vient régulièrement faire causette sur la petite terrasse.
R. la trouve un brin intrusive. Mais je crois qu’elle s’ennuie :
ses quatre enfants à Zagreb (no work here, nothing, no future),
un voisinage taiseux, une vie sociale qui se réduit à son mari pécheur et à son portable,
des cheveux qui repoussent gris sous sa teinture cuivrée,
elle doit haïr le temps qui passe, ne lui apporte plus de réel horizon.
Alors, elle projette de rénover la vieille maison 
et parle de mettre à jour ses pierres de taille.
La maison se tait et se tient droite, 
face aux champs, aux clochers, à la mer.
Elle en a vu d’autres.

Elle a sa petite dignité.

8 juin 2017

Voyager: le petit monastère



Photo tirée du net

Dehors :
cinquante enfants excités comme des puces à la perspective d'un long été de liberté,
courant de ça de là sur la terrasse,
au grand dam des serveurs prétendument stylés
du restaurant fort peu inspiré.

Dedans :
les chants grégoriens, quelque chose de solennel gravé dans la pénombre
et le tronc ignoré, mais pas résigné, 
armé de patience : un modèle de persévérance.


7 juin 2017

Vivre : still life / 23



Ensemble, nous avons rigolé dans les vagues, affronté des dégazages sauvages
et nagé à contre-courant.
Griffées  par des oursins,  râpées sur des rochers,
frôlées par les méduses et quelques serpents d'eau,
elles ont connu le chlore des piscines, les rivages bleuis par les libellules,
pas mal de criques parfumées de miel et de thym .
(Accessoirement : ont failli se perdre avec moi dans les courants de l'Aar).
On en fait à présent de plus aérodynamiques, de plus fluorescentes
(ne sont plus du tout, mais plus du tout tendance)
Mais j'y tiens et elles sont de tous mes voyages sur le pourtour méditerranéen.
Symboles de liberté et d'entrain,
mes bonnes vieilles palmes.

5 juin 2017

Voyager : un île autre








Lastovo. Une île étrange, rêche. Ancienne base militaire, interdite de visite pendant longtemps, elle en garde de désolants bâtiments titistes, une décharge à ciel ouvert, des criques repliées sur elles-mêmes. Eloignée des côtes, baignant dans une eau cristalline, préservée des foules et de leurs ravages, elle attire les plongeurs, les navigateurs sur la route entre Split et Dubrovnik, et des étrangers en quête de silence, dont certains rénovent à prix d’or ses vieilles maisons de pierre. 
Nous y avons rencontré une serveuse pétillante d'intelligence, des tonnes d'oursins et un poulpe beaucoup trop naïf, une maman chat dangereusement laxiste et un papa poule italien. Nous avons aussi croisé quatre touristes allemands, descendus ravitailler leur voilier. Dans un bar en bordure de route, trois femmes passaient leur temps à se faire des tresses, tout en grondant de temps en temps, et pour la forme, leur progéniture.

Sur le ferry poussif, crasseux, nous étions quasiment seuls, avec les quinze membres d’équipage, à l'aller comme au retour. Deux dauphins nous ont fait un bout de route, ainsi que quelques goélands frimeurs.

Lastovo, c'est aussi le principal village, perché dos à la mer, impassible face à une généreuse plaine maraîchère. Il garde de son antique splendeur un palais du Recteur, d'émouvantes églises et une multitude de "fumari", des cheminées traditionnelles ayant chacune une forme originale.
















3 juin 2017

Lire : La brebis islandaise, la murène et l’araignée


Reproduction carte ancienne tirée du net



R. me l’a glissé dans la main à l’aéroport.
Le Vargas nouveau est arrivé et c’est une bonne cuvée.
(j’avoue que l’irruption de Robespierre dans le précédent m’avait moyennement captivée).
Celui-ci, j’ai dû me discipliner sévèrement, faute de quoi il ne m’aurait pas fait deux jours.

Pour résumer l'enquête principale : une série de décès par morsures de recluse sévit parmi des vieillards dans la région de Nîmes. Le taux inexplicablement élevé intrigue le commissaire et suscite une stupéfiante connerie chez Danglard.

Retrouver la brigade, ses délirantes cohérences (ou ses cohérents délires), ses intrigues enchevêtrées, quel délice ! Et cet usage des adjectifs qui n’appartient qu’à Fred, et ces atmosphères embrumées!
(bon sang, mais qu’est-il donc arrivé à Danglard ? et que va-t-il advenir des merleaux ?)
Il y a juste un hic, peu de chose, le résultat d’une longue fréquentation :
j’ai pressenti assez vite qui était l’assassin. J’avais envie de prévenir Jean-Bapt, mais comment faire ? Il était perdu dans ses brumes et il fallait le laisser avancer à son rythme.
C’est à la page 450 qu’il y est arrivé. Enfin ! Et puis, l’essentiel, en suivant Adamsberg tenu de franchir le 52ème parallèle, ce n’est pas tant le but, c’est le chemin tortueux que l'on emprunte.

Le mot de la (presque) fin : «Tant il est vrai qu’à force de bavarder, on finit par bavarder». On ne saurait mieux dire.  



Quand sort la recluse, Fred Vargas, Flammarion

1 juin 2017

Vivre : face à la mer



"Aucun homme n’est une île, une entité en soi ;
Chaque homme fait partie du continent,
fait partie du tout ;
Si une motte de terre est emportée par la mer,
l’Europe est diminuée d’autant,
comme le serait une presqu’île,
Ou un manoir qui appartiendrait à tes amis ou à toi-même ;
La mort de tout homme me diminue,
parce que j’appartiens au genre humain ;
En conséquence, ne t’enquiers jamais pour qui sonne le glas :
Il sonne pour toi."
John Donne, Méditations, XVII

Les peines des uns et des autres nous touchent car nous sommes reliés les uns aux autres. 
Nous sommes des individus à part entière qui faisons partie d’un tout. 
Ainsi, en nous transformant nous-mêmes, nous pouvons changer le monde.
Jon Kabat-Zinn, Où tu vas-tu es.


Le soir,
ramasser une lolette oubliée, la déposer bien en vue sur la murette.
Et ce fragment de verre, l'ôter tout doucement.
Le soir,
laisser la plage se reposer de la présence humaine.

Rentrer par le chemin qui se perd dans les vignes,
puis longe des champs denses et cacao,
où les plants de courgettes se tortillent d'aise.
Regarder au loin passer des voiliers,
toujours plus de voiliers sans voiles,
toujours plus de grands bateaux, 
de scooters pétaradants sur les routes et les flots
(ce besoin de tout motoriser
comme si nager, lire et ramer
étaient devenues choses trop banales,
par trop ennuyeuses)

Le soir,
écouter le clocher sonner lentement sa vérité.