15 avr. 2018

Vivre : dans le rétroviseur

Piazza San Marco / Venezia


Tout bien réfléchi et tout bien considéré,
en dépit des moments de doute
et des traversées de déserts :
aucun regret et presque aucun remords.

14 avr. 2018

Lire : on allait au bord de la mer....





Photographie  de l'auteur reproduite  en partie sur la couverture

Ivan Jablonka, dans son livre En camping-car, évoque bien plus que ses merveilleuses vacances familiales, dans des VW bus mythiques durant les années 1980. Il parle beaucoup de son père,  dont les deux parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz et qui désire par-dessus tout, viscéralement, le bonheur de son fils. Il parle d’une enfance libre d’inventer ses jeux d’été, loin des tablettes et des activités scrupuleusement planifiées. Il parle d’histoire contemporaine et sociale, ce passé relativement proche et qui apparaît déjà comme tellement éloigné. Il parle surtout de positionnement social, car lui, le fils d’un ingénieur et d’une professeure de français, latin, grec comme il aime à l’écrire sur les formulaires de l’école, une fois rentré au lycée Buffon, doit faire face aux jugements de ses camarades sur ces vacances « ridicules ». Eh oui, parler de vacances, c’est parler de culture, d'argent et d’appartenance :

Les sourires de mes camarades révélaient une typologie des villégiatures, une hiérarchie des vacances. La pauvreté : ne pas partir, faute d’argent. Le manque d’assurance : opter pour un voyage organisé, un circuit « découverte ». La sédentarité grégaire : lézarder sur une plage bondée de la Côte d’Azur. Le déracinement émigré : retourner au bled, alors que les enfants portent des doudounes à la mode et ne comprennent plus la langue de leurs grands-parents. L’art de vivre populaire : avoir une caravane à demeure dans un camping. L’aisance terroir : passer deux mois dans sa maison de famille en Bretagne, sa villa à Ramatuelle, son mas provençal, sa gentilhommière. Le farniente exotique : séjourner dans un hôtel de charme ou partir au Club Med, en plein essor depuis les années 1970.
Nos vacances n’avaient aucun nom, aucune justification, elles ne correspondaient à rien de connu. Cette manie ambulatoire était suspecte. Elle inquiétait les conformistes de masse par son côté excentrique ; elle paraissait grossière et rebutante aux enfants de l’élite.

Un mélange de souvenirs personnels et de considérations sociologiques, qui nous emmène à l'aventure sur tout le pourtour méditerranéen, qui nous invite à replonger dans notre propre passé estival, et qu’on quitte avec le sentiment pénible de devoir délaisser nos tongs pour rentrer dans des chaussures lacées.


En camping-car / Éditions du Seuil, La Librairie du xxie siècle / 2018

13 avr. 2018

Vivre : still life / 41





La fille était en train de payer sa paire de jeans devant moi. Je ne voyais pas son visage mais, de dos, je devinais son élégance : chignon déstructuré, silhouette déliée, et surtout, surtout, des bottines extraordinaires, en cuir fatigué, griffé, des bottines qui avaient dû connaître des tas de pays et de pavés, des bottines qui en avaient vues d’autres et se foutaient des nouveautés. Et puis, son sac, en cuir assorti, usé, patiné par les années. Ces accessoires étaient tellement beaux qu’ils pouvaient faire la nique au temps et aux tendances.

Alors j’ai repensé à mon bon vieux sac aviateur, un sac Il Bisonte qui me suit depuis la nuit des temps. Un de mes chats s’était violemment acharné sur lui un jour de forte contrariété. Je l'ai traîné un peu partout, ai longtemps oublié de le graisser, mais le cuir a tenu bon : cette besace en bandoulière ne me lâchera jamais. Je me souviens, il y a très très longtemps, avoir arraché une page de publicité et l'avoir remise à R. qui devait se rendre à Paris pour un aller-retour professionnel. La boutique était à l’autre bout de la ville, il avait couru, obtenu le dernier sac en stock et réussi à attraper son train de justesse.

Les choses ne sont pas seulement des choses, elles portent des traces humaines, elles nous prolongent**. Notre amour et ce sac sont faits du même cuir, increvable, un corps à corps, une histoire avec ses mythes et sa préhistoire, et une multitude d'histoires mises bout à bout, qui s'enchaînent et acquièrent de la valeur au fil des années.

**Lydia Flem, Comment j'ai  vidé la maison de mes parents.

12 avr. 2018

Vivre : jour de lessive


Venezia / 2011


Le matin, sentir les effluves du linge s'aventurer dans l’atmosphère engourdie.
Le soir, ramener au fond des draps des senteurs sauvages et intrépides.
La nuit, s’évader en compagnie de mille et une particules parfumées. Rêver.

11 avr. 2018

Vivre : let it be / 15





Depuis la ruelle pavée, on devinait que quelque chose avait changé. Les beaux objets ethniques, les bols, les châles, les bracelets, avaient disparu. La devanture de la boutique ressemblait à une scène désertée. A l'intérieur, toutefois, un vernissage branché battait son plein.

Deux Castafiores enturbannées et ravalées, accueillaient avec force exclamations des invités apparemment triés sur le volet. L’une expliquait à un type déguisé en ouvrier (veste en gros drap bleu et pantalons savamment tachés) comment le designer avait conçu la déco. Elle pointait de ses ongles fuchsia les parois roses et la peinture aux teintes acides déversée sur le sol. L’autre ouvrait  grand les bras et manifestait avec des trémolos sa joie de voir arriver deux aaamiiies milanaises.  Un bref tour des locaux permettait de constater que le vide était bien orchestré : ça et là, sur les étagères, une coupelle, une chose, un truc, un machin, du rien. 

On s'est regardés et on a décampé. On aurait dit la scène où Nanni Moretti et son ami repartent de Panarea à toute berzingue, fuyant la tirade d'une femme qui les inonde de propositions alléchantes : une célébration en hommage au mauvais goût ! une autre mondanité pour fêter son divorce ! Atmosfere ! Creazioni ! Elefanti bianchi ! un Watusso!  



10 avr. 2018

Vivre : mal de pierre


Studiolo / Museo / Certosa di Pavia

La rancune, cette pierre dure et blessante.
La broyer, la malaxer, et finir par la débiter en tranches :
des faits, alignés, élucidés, disposés avec clarté.
Prendre note de ce qui est. Puis, d'un revers de la main, balayer.

9 avr. 2018

Regarder : esthétique vs beauté




Les photographies de Steve Mc Curry ont beau avoir fait le tour de la terre et la fortune du National Geographic Magazine, entre autres, il a beau avoir une grande expérience du terrain et des conditions de reportage extrêmes, l'esthétisation de la misère, les couleurs saturées, les poses bien orchestrées, ça  ne m'émeut pas, ça m'attristerait plutôt. J'ai parcouru attentivement les visages, les paysages exposés, avec une sensation de malaise croissante. Je n'y ai trouvé que peu de sensibilité. Seulement une recherche de beauté standardisée, des images de carte postale sur fond de guerre et d'atrocités. 


Sharbat Gula en 1985 et en 2002

Le malaise s'est intensifié devant la vidéo qui relatait les recherches entreprises au début des années 2000 pour retrouver Sharbat Gula, dont le photographe n'avait pas noté l'identité. Gros moyens mis en place pour retrouver la "Mona Lisa des temps modernes". Envoi de reporters, appel à des spécialistes pour comparer les yeux et le faciès (des médecins, et même recours au FBI), négociations avec l'entourage masculin de la jeune femme pour obtenir la possibilité de l'approcher. Devant la caméra, la femme semblait intimidée, terrorisée même. Une bête traquée. Traquée pour quoi? Pour un nouveau reportage? Pour assurer de forts tirages, pour du sensationnalisme ? Cette femme a souffert, comme des milliers et des milliers d'autres femmes de son pays. Son visage porte les marques de toutes les épreuves traversées. Elle était devenue au fil des ans un mythe sur papier glacé. La voici à présent timorée, durcie par l'existence, manipulée par les médias. Pitoyable, la manière dont la couleur de ses yeux a été modifiée pour l'assortir à son voile. Pénible, vraiment, l'impression de voir un être humain malmené à ce point. Sharbat Gula, l'icône, n'existe pas. C'est un rêve, une construction, une élaboration esthétique qui fait vendre. Sharbat Gula, la femme, lutte et se débat depuis des années pour survivre dans un monde dominé par les hommes, la pauvreté, la guerre et l'exil. C'est peut-être là que réside la beauté, dans ce décalage, dans cette émotion qui nous saisit face à des vies broyées.


Steve Mc Curry. Icons / Scuderie Castello Visconteo / Pavia / 03.02 -03.06.2018