20 août 2019

Habiter : les maisons


Studio Elemental / Alejandro Aravena

Il y a dans le village des maisons tristes et des maisons délaissées. 
Des maisons d'une banalité à pleurer et des maisons distinguées.
Des maisons pimpantes aux pelouses jonchées de cris d'enfants.
Des maisons à vendre dont la vente demande pas mal de temps.
Des maisons fleuries et bichonnées, et des maisons mal attifées. 
Des maisons entourées d'un gazon qu'on aurait peur de piétiner.
Des maisons forteresses, exilées par des haies et des digicodes,
un autocollant "voisins vigilants" bien en vue sur leurs palissades.
(mais de quelles invasions barbares faudrait-il tant se protéger?)
Il y a celles qui se murent dans le silence et celles qui babillent,
mais chacune reflète un univers, singulier, et esquisse une vie.
Et puis, en toute fin de balade, la boucle étant bouclée, il y a elle,
la maison limpide aux larges baies vitrées, caressée par la forêt,
 perchée sur la colline : une aigrette à deux doigts de s'envoler,
ni trop grande ni trop petite, souriant aux busards et aux voiliers,
elle, dont je m'étonne chaque jour que ma clef ouvre la serrure,
la cabane, le nid, la tour, l'île mystérieuse où j'aime me réfugier.

19 août 2019

18 août 2019

Regarder : à hauteur d'enfant


La visite au grand-père (détail) / Julius Exner / SMK / Copenhague

En apparence, rien de particulier, ni d'exaltant dans ce tableau. Attaché à peindre des scènes de la vie quotidienne, Exner raconte un événement en apparence banal : dans un intérieur rural de la campagne danoise au milieu du XIXème siècle, une scène de vie familiale, une visite rendue à un vieux paysan. Il y a pourtant ce regard d'enfant, dans lequel on lit la timidité, l'inquiétude, le besoin d'être rassuré et apprivoisé. Et en le regardant, cet tout petit enfant (un petit garçon ? une petite fille?), on sent remonter en soi des souvenirs de craintes passées, quand le monde était si grand, peuplé de loups et de géants, et qu'on avait vraiment besoin d'une main à ses côtés pour oser s'avancer (à vrai dire : on serait plutôt allé se réfugier dans des jupons familiers).
On se dit que le peintre a fait de ce petit visage le véritable sujet de son tableau, celui vers qui convergent tous les regards, y compris celui du spectateur. Il a usé de tout son art pour dépeindre les émotions de l'enfant, jusqu'à cette menotte gauche, qui, dans l'ombre, se raccroche à un pan de son vêtement.
La qualité des œuvres, le talent de leur créateur tiennent à la palette, au sens de composition, au traitement des ciels, des drapés, des incarnats. Elle se confirme dans la grâce de certains détails, tout petits parfois.
Considérer toujours une toile en deux temps : à distance, appréciant l'ensemble, et puis de près, toujours plus près, comme si on suivait la main qui peignait. 

 Image tirée du site officiel du SMK / Copenhague

17 août 2019

Vivre : être ou avoir été


Portrait de Gertrud Hage / Jens Juel / SMK / Copenhague

Elle parle de plus en plus à l'imparfait et au passé composé. Elle dit : "j'ai été", "je faisais", "j'ai connu beaucoup de gens qui". Elle évoque sans cesse ses expériences. De projets, il n'est quasiment jamais question.
Elle sollicite constamment sa mémoire. Que ferait-elle sans rétroviseur ? Ses souvenirs sont devenus son fond de commerce. Ses mots viennent rafistoler un personnage qu'elle s'est jadis construit. Elle s'est figée sur ses acquis.
Elle vieillit.

16 août 2019

Vivre : Still life / 75


Portrait de jeune femme / Antonio Pollaiuolo / 1470 / Gemälde Galerie / Berlin

 Elle partage mon intimité depuis des années, la belle dame du temps jadis qui règne sur ma salle de bain. Nous nous sommes rencontrées un jour à Berlin. Ce fut un coup de foudre, même si tout nous sépare : renommée, milieu, époque, physique et goûts vestimentaires (chevelure, habit de brocard, je me verrais mal passer tant d'heures à composer ma parure). Même notre attitude face à l'existence est diamétralement opposée : elle, si calme, si pondérée, paraissant toujours au-dessus de tout jusqu'à frôler l'indifférence, et moi, régulièrement agitée par mille pensées, impatiente de trouver des solutions à des problèmes qui finissent souvent par se résoudre spontanément.
J'aime ce face à face quotidien. Sa présence me rassure. Sa posture m'inspire. Par-delà les siècles, les différences sociales et les cultures, la belle dame me dit et me répète sans cesse que la vie glisse, que les sentiments s'usent, que la mort existe, que les broutilles tendent à occuper trop de place et que la vie peut être belle pour qui sait saisir l'instant doux qui passe.


15 août 2019

Vivre : points de vue


Amore benda una giovane / Marco Liberi / Musei civici / Padova

L'amour: aveugle, vraiment ? Ne serait-il pas plutôt terriblement lucide: 
nous amenant à découvrir le diamant, le myosotis, l'espérance folle
qui sommeillent en chacun ?

14 août 2019

Lire : on the road again



L'arrivée de la nuit instaure un sentiment plus profond d'intimité clanique. Je demande à Gary [Snyder] si, avant la fin de la soirée, il accepterait de lire un texte à voix haute et si Erin pourrait lui lire l'un des siens. D'habitude, Erin est imperturbable, et quand elle blêmit en entendant ma suggestion, je la vois réagir ainsi pour la première fois.
Gary ne manifeste nullement que cette demande serait inhabituelle. "Bien sûr, dit-il. J'ai quelque chose sur quoi je travaille depuis un moment, j'aimerais bien l'essayer avec vous."
Il n'y a aucun ego en lui. Je soupçonne que tous les grands sont capables de bannir l'ego pour acquérir la pureté enfantine, chauffée à blanc, du processus créateur. Invente quelque chose. je me rappelle Jim Harrison racontant que sa mère, à la fin de sa vie, lui disait : "Eh bien, Jimmy, tu n'as pas trop mal gagné ta vie avec tes calembredaines."
Je désire que ce soit un épisode mémorable pour Erin. C'est un bon exercice. Lire à voix haute apporte une conscience aiguë de chaque mot, contraint l'écriture à assumer sa  responsabilité pleine et entière de chaque pulsation, cadence, rythme et son; de tous les passages maladroits, bancals.

On sort de ce livre comme on rentre d'un long voyage, revigorée, oxygénée, imprégnée d'images et de saveurs, et surtout portant en soi une furieuse envie de lire, de partir et, pourquoi pas, somme toute, de s'essayer à écrire...
En prologue, l'auteur explique son projet : rendre hommage à ses héros d'écriture tant qu'ils sont en vie et permettre à quelques représentants de la génération émergente de les rencontrer. Transmettre, devenir un passeur, un créateur de ponts entre gens admirés et gens porteurs de promesses. Il se lance dans une aventure qui l'amènera en divers points des States, avec une incursion en Europe. Le principe est simple (la réalisation plus délicate) : il s'agira pour lui et pour ses jeunes coéquipiers d'arriver dans la cuisine de l'écrivain, avec armes et bagages (entendez : casseroles et nourriture) et de concocter un repas autour duquel il fera bon partager.

Quand il leur a écrit, un nombre certain de ses héros ont refusé l'expérience. Un certain nombre l'ont acceptée avec enthousiasme. Rick Bass comprend les réticences. L'entreprise était de part et d'autre risquée, si bien qu'il n'est pas étonnant qu'au final les chapitres soient consacrés principalement à des amis ou des connaissances de longue date.
Parallèlement à cette épopée, Rick Bass est en train de traverser une lancinante crise existentielle : il doit faire face à l'échec de son couple, qu'il avait cru inusable, ses filles adorées sont parties à l'université, et sa  maison l'attend, vide. Tout cela l'amène à s'interroger sur le sens de cette solitude nouvelle et la vocation des années qu'il lui reste à vivre.
J'ai déjà parlé de Rick Bass ici et ici. C'est un auteur qui sait décrire excellemment l'existence humaine vécue au cœur d'étendues immenses, une existence porteuse d'autant de failles, de dépressions et d'éclosions que les espaces où elle se déroule. Il est un observateur perspicace des phénomènes naturels, qu'ils appartiennent au monde végétal, minéral ou social, et sait s'apostropher avec pragmatisme :
L'inquiétude est une mauvaise habitude, un gâchis de sérotonine. Réserve-la entièrement pour la page écrite, me dis-je. Contrôle ce que tu peux contrôler. Le monde veillera au reste.
Avec ce livre, il nous permet de découvrir ou de mieux connaître certains grands écrivains américains (vivant pour la plupart à l'écart des grandes métropoles après une jeunesse pour le moins tumultueuse). On en vient à admirer et envier ces artistes chasseurs, pêcheurs, fermiers, activistes, éleveurs, qui se sont construit de merveilleux ateliers aux fenêtres s'ouvrant sur des paysages  de rêve. Les partages donnent lieu à des moments d'émotion intense et de solide fraternité (certains héros sont âgés, ou malades, on sent que le temps leur est compté). Ils invitent à réfléchir sur ce qu'implique le métier d'écrire en matière de doutes, de rituels et d'énergie créatrice. Le livre est aussi ponctué de scène cocasses (passage de douane sanguinolent à Heathrow, découverte incongrue d'une prothèse et de couches au fond d'un sac à Genève, victuailles volant sur une autoroute, explosion d'une oie dans un jardin). Enfin, last but not least, il donne à découvrir en quoi consistent les repas étasuniens quand ils ne sont pas tout droit sortis de l'abominable grande distribution :
Nous coupons davantage de minces lamelles de gingembre, que nous intégrons à la viande hachée d'élan. Cette tâche est une vieille routine, le genre de chose qu'on peut presque faire les yeux fermés. Après le bruit et la fureur de la préparation du dîner pour Sedaris, il est agréable de goûter à cette frugalité, tandis que la lumière estivale entre par les fenêtres et tombe sur la salade multicolore d'Erin - le rouge foncé de la betterave, le bleu marbré, quelques raisins dorés et, une touche d'élégance  dont je suis fier, quelques violettes cueillies derrière chez moi le jour de mon départ et gardées sur la glace dans un sac de conservation. Pour le dessert, encore de la rhubarbe, pas une tarte cette fois-ci, mais un crumble avec de la crème fouettée.
Mmmm... Dans ce domaine, on fait pas mal de découvertes : une paella préparée avec du gingembre, un petit-déjeuner comprenant une tranche de pain perdu, un peu de bacon au sirop d'érable, une sauce au beurre roux et au cognac, des noix de macadamia, et du mascarpone pour couronner le tout... question de goût, sans doute, mais....il est possible que le plus savoureux de l'aventure ne se trouvait pas dans les assiettes.