
La petite baie enchantée, sur cette île un peu loin de tout, un peu difficile d'accès, la petite baie a bien changé. Cette année, le pays a battu le rappel comme jamais. Il voulait des touristes, des touristes et encore des touristes pour relancer l'économie. Il fallait faire marcher les affaires. Les aéroports se sont agrandis, les offres diversifiées, ainsi que les compagnies. Les high speed boats relient à présent Dubrovnik à la vieille ville fortifiée en moins de deux heures. Les étrangers attendus sont bien arrivés. Nous avons découvert la ruelle saturée de moteurs et de bruits. Notre logeuse, comme ses voisins, ont construit de nouveaux apartmani. Elle est descendue de sa vieille Seat rouillée avec des lunettes dorées. Elle, que nous avons connue penchée sur son potager, adopte désormais la Ray Ban attitude. Elle s'est dit fatiguée, tous ces étrangers, tous ces logements à nettoyer, tout ce business à faire marcher. Par mégarde, la petite maison de la grand-mère a été louée à des Polonais arrivés la veille. "Sorry sorry", elle nous a proposé le logement construit tout à côté (very modern, very elegant). Comment lui expliquer que nous entretenions, depuis des années, un véritable dialogue avec cette vieille maison de pierre et que les salles de bains en marbre brillant et les faux meubles danois, on n'en a rien à cirer ?
Tous les matins, aux premiers chants des coqs, nous arrivons quasiment en même temps sur la plage. Il porte son râteau sur l'épaule, son rouleau de sacs à la main. Son visage est tanné par le soleil et son regard ne porte jamais loin. Ses gestes sont lents et fatigués. Il doit avoir atteint l'âge d'un repos bien mérité. Mais il doit avoir aussi besoin de compléter ses maigres revenus. Alors, il ratisse un peu les rives. Il entreprend de changer les sacs dans les bacs à ordures régulièrement alignés. Les sacs qu'il change sont bien légers, à peine remplis. En revanche, passablement de plastique, de sachets, d'emballages restent dispersés sur le sable, juste à côté. Il se courbe donc, pour ramasser les canettes, les bouteilles en PET, le verre, que les clapotis viennent lécher.
Il semble las. Il semble résigné. Il n'a pas la force de se révolter, de râler, de pester contre ces immondices abandonnées par des gens prétendument civilisés. Il répond "dobro jutro" tout en continuant de s'activer. Il a hâte de terminer : les premiers baigneurs vont peu à peu s'installer. Il s'en ira alors s'asseoir au café Maestral boire un café, fumer une cigarette et regarder danser les reflets du soleil sur les quais.
Je reste encore un peu face à la lumière incandescente regarder la mer, m'étonnant de sa douce impassibilité. Je lui envie son apparente sérénité. Nous savons, elle et moi, que des hordes vont bientôt débouler. Un condensé de cris, de joies, de défoulements et d'incivilités. Je sens tourbillonner en moi une rageuse impuissance, quand je pense au vieil homme ridé et à l'Adriatique abusée. Attablés à la buvette enfin ouverte, trois estivants discutent tant bien que mal en anglais : il semblerait maintenant qu'il faille absolument aller visiter le Montenegro. Good places for less euros!