20 sept. 2019

Vivre : Nord-Est



Portrait d'enfant avec petit cheval / peintre anonyme / musée d'ethnographie / Udine

Retrouver le fil, le Nord.
Repasser par l'enfance.
Remonter la filière des sens.
Les saveurs, les odeurs.
La campagne et ses silences. 
Les ciels, immenses. 
Pas une once de vulgarité. 
A perte de vue, le maïs.
Son univers de placidité.
La femme m'a fixée. Elle a dit : "... une si forte nostalgie...". Je n'avais pas encore compris que je portais en moi des brassées de souvenirs, qui cognaient et demandaient à resurgir. Elle, l'inconnue aux yeux clairs, à peine avais-je prononcé trois phrases, qu'elle avait tout saisi.

19 sept. 2019

Voyager / vivre : changer de cap



Il y a des voyages comme ça. On part avec une idée et cette idée n'en finit pas d'être contrariée. Rien ne va, rien ne va comme on le voulait, rien ne va plus. On se confronte à une suite d'oppositions incompréhensibles et injustifiées. On s'agacerait presque. On éprouverait presque un sentiment d'échec ou d'impuissance.
Jusqu'au moment où l'on se décide : on se décide à lâcher. On abandonne ce qu'on avait décidé.
Et on retrouve alors son chemin, celui qui conduit chez soi, à travers une route limpide, sous un ciel miraculeusement dégagé. Des sonorités fraternelles, des accents familiers parviennent finalement à nos oreilles. On retrouve les odeurs, les clochers et les champs de mais où l'on courait enfant. Alors, on comprend qu'enfin, on est arrivé.

18 sept. 2019

Voyager : fééries dans les îles


Ferry entre Ploce et Trpanj

La jubilation totale (très rare) :
débouler sur le quai et découvrir qu'on nous autorise de justesse à monter.
Le dépit abyssal (rare, mais cela peut arriver) :
débouler juste à l'instant où la porte commence tout doucement à se lever.
Instants de solennité (magiques à pleurer) :
le moment où l'on voit les rives s'éloigner, le moment où l'on voit l'île s'approcher.

17 sept. 2019

Voyager : le vieil homme et la mer



La petite baie enchantée, sur cette île un peu loin de tout, un peu difficile d'accès, la petite baie a bien changé. Cette année, le pays a battu le rappel comme jamais. Il voulait des touristes, des touristes et encore des touristes pour relancer l'économie. Il fallait faire marcher les affaires. Les aéroports se sont agrandis, les offres diversifiées, ainsi que les compagnies. Les high speed boats relient à présent Dubrovnik à la vieille ville fortifiée en moins de deux heures. Les étrangers attendus sont bien arrivés. Nous avons découvert la ruelle saturée de moteurs et de bruits. Notre logeuse, comme ses voisins, ont construit de nouveaux apartmani. Elle est descendue de sa vieille Seat rouillée avec des lunettes dorées. Elle, que nous avons connue penchée sur son potager, adopte désormais la Ray Ban attitude. Elle s'est dit fatiguée, tous ces étrangers, tous ces logements à nettoyer, tout ce business à faire marcher. Par mégarde, la petite maison de la grand-mère a été louée à des Polonais arrivés la veille. "Sorry sorry", elle nous a proposé le logement construit tout à côté (very modern, very elegant). Comment lui expliquer que nous entretenions, depuis des années, un véritable dialogue avec cette vieille maison de pierre et que les salles de bains en marbre brillant et les faux meubles danois, on n'en a rien à cirer ?
Tous les matins, aux premiers chants des coqs, nous arrivons quasiment en même temps sur la plage. Il porte son râteau sur l'épaule, son rouleau de sacs à la main. Son visage est tanné par le soleil et son regard ne porte jamais loin. Ses gestes sont lents et fatigués. Il doit avoir atteint l'âge d'un repos bien mérité. Mais il doit avoir aussi besoin de compléter ses maigres revenus. Alors, il ratisse un peu les rives. Il entreprend de changer les sacs dans les bacs à ordures régulièrement alignés. Les sacs qu'il change sont bien légers, à peine remplis. En revanche, passablement de plastique, de sachets, d'emballages restent dispersés sur le sable, juste à côté. Il se courbe donc, pour ramasser les canettes, les bouteilles en PET, le verre, que les clapotis viennent lécher.
Il semble las. Il semble résigné. Il n'a pas la force de se révolter, de râler, de pester contre ces immondices abandonnées par des gens prétendument civilisés.  Il répond "dobro jutro" tout en continuant de s'activer. Il a hâte de terminer : les premiers baigneurs vont peu à peu s'installer. Il s'en ira alors s'asseoir au café Maestral boire un café, fumer une cigarette et regarder danser les reflets du soleil sur les quais.
Je reste encore un peu face à la lumière incandescente regarder la mer, m'étonnant de sa douce impassibilité. Je lui envie son apparente sérénité. Nous savons, elle et moi, que des hordes vont bientôt débouler. Un condensé de cris, de joies, de défoulements et d'incivilités. Je sens tourbillonner en moi une rageuse impuissance, quand je pense au vieil homme ridé et à l'Adriatique abusée. Attablés à la buvette enfin ouverte, trois estivants discutent tant bien que mal en anglais : il semblerait maintenant qu'il faille absolument aller visiter le Montenegro. Good places for less euros!

13 sept. 2019

Vivre : tout vient à point


Barcelone / parc de Montjuic

Cesser d'insister. Ressasser ne sert à rien.
Abandonner les questions lancinantes.
Laisser la créativité faire son chemin. 
Confier le fruit à sa branche et puis... 
le moment venu, tendre la main.

12 sept. 2019

Voyager : suivez la guide


Porte principale / vieille ville / Korcula

Elle s'est mise à quatre pattes devant mon chien éberlué, lui a présenté sa nuque en lui disant : kiss, kiss. Puis, devant l'indifférence totale de l'animal, elle s'est relevée et est repartie avec son clébard, qu'elle appelait Joy, rejoindre son groupe. Elle était entourée d'une demi-douzaine de femmes qui l'écoutaient religieusement, tout en s'efforçant d'imiter sa posture décontractée. Elle portait l'uniforme de sa fonction : un sarouel noir, une brassière violette sur un débardeur assorti. Elle faisait des gestes amples en énonçant ses vérités (sur le paysage, la végétation, la perception des auras et les crèmes à l'aloé vera). Elle adoptait une diction lente et assurée, décrivait dans l'air des arabesques pour montrer combien elle était en phase avec les éléments, combien elle était ancrée dans le présent. Les autres - qui consacraient probablement à ce séjour une partie de leurs congés - buvaient ses paroles, opinaient et suivaient.
Elles avaient passé la matinée à saluer le soleil. Elles partaient révérer la mer et se sont éloignées à pas lents, dans un nuage de propos éclairés ...

11 sept. 2019

Voyager : gastronomies minutées


vieille ville / Dalmatie

Les vacances sont des périodes de rupture. Pas question de passer trop de temps à cuisiner, à inventer, à équilibrer. La solution ici est toute trouvée : elle s'appelle "fusilli". Elle se décline en quatre versions : le pot de pesto vert et le pot de pesto rouge (marque B***a, née à Parme et de nos jours parfaitement mondialisée), la recette ultra efficace et simplissime "aglio, olio e peperoncino" (dont je m'étonne toujours que certains restaurants en Suisse la facturent à 25 francs le plat*) et la boîte de sardines au citron confit, agrémentée d'un peu de jus et d'une belle rasade de piments. Sur la table, une bouteille d'huile d'olive de première qualité avec un bon morceau de parmesan non moins respectable, de belles figues vertes et violettes provenant des jardins voisins et ... le tour est joué. A nous la plage et les crapahutages. 

* d'origine napolitaine, elle consiste à mélanger des morceaux d'ail et de piment hachés selon son goût avec de l'huile d'olive et agrémentés de parmesan râpé. Appelée aussi "recette de minuit" en Italie.