Un de mes plus grands bonheurs : les marchés de petits producteurs. Être happée par les couleurs, les exclamations, les senteurs. Circuler dans la ronde des saisons, dans les récoltes en lente progression. Rencontrer les personnes qui ont œuvré pour fournir ce que la terre peut donner de meilleur. Parler à la chevrière, à l'apiculteur. Échanger quelques pièces et quelques mots avec les agriculteurs. Choisir les légumes, les fruits (sans chichis, s'il vous plait, des produits bio non calibrés parvenus à maturité). Non seulement un bonheur : un honneur.
Samedi dernier, après le petit marché de Crest (une perle, mon favori entre tous, celui qui me fait chavirer et qui, comble de joie, inclut dans son parcours
La balançoire, un lieu de qualité méritant d'être mentionné) je me suis retrouvée à méditer : et si ces gens qui contribuent au bien commun, qui suivent le rythme des éléments, qui ne peuvent donner d'ordres au temps, mais sont maîtres du leur, qui travaillent d'arrache-pied, ne comptant pas leurs heures, je me suis demandé s'ils n'étaient pas les vrais seigneurs de notre époque. Ils maîtrisent leur labeur, présents d'un bout à l'autre de chaque cycle. En fin de parcours, ils cèdent leurs moissons à des preneurs contents, reçoivent des retours (souvent des compliments). Ça et là, chemin faisant ils déposent quelques cageots bien fournis à des restaurateurs dignes de ce nom. De l'utilité et de la compétence. Des liens et du sens.
Oh, ma méditation ne versait pas dans l'idéalisation. Je pouvais bien imaginer les mains terreuses dans de petits matins glacés, et la fatigue, voire l'épuisement certains soirs où les astres n'avaient pas été cléments, et les comptes qui ne tournaient pas toujours rond. Mais, dans un monde de rentabilité et de stress déchaîné, de cadences et de surconsommation, quelqu'un qui ajoute de la valeur aux valeurs des choses, qui apporte du bon-sens à un système tendant à perdre la raison, qui contribue au goût et à la culture, n'est-il pas au cœur même de l'existence?
Et c'est pour ça que, en sirotant mon café devant la douce Drôme, je leur ai tiré mentalement ma plus profonde révérence, à toutes ces belles personnes assurant noblement notre subsistance.