22 juin 2025

Regarder / Vivre : le cortège

 
 

 
Mon amie Montse m'a envoyé récemment un WA dépité pour me raconter une manifestation contre le génocide à Gaza à laquelle elle venait de participer. Tandis que le cortège passait, des jeunes attablés aux terrasses continuaient de siroter leurs apéros comme si de rien n'était. Indifférence totale. Elle m'a aussi transféré cette vidéo réalisée il y a quelque temps déjà dans la ville de Guernica. 
 
Hier justement, près de 20'000 personnes ont manifesté à Berne leur solidarité avec le peuple palestinien. C'était impressionnant, cette marche à travers la ville, des gens de tous les âges et de tous les milieux pour scander : STOP ! ça n'a que trop duré. STOP au silence et à la complicité. 
 
Dans le monde : comme si on avait atteint une zone de non-droit. C'est vertigineux de penser à ça. On se sent au bord d'un cratère.  
 
Malgré tout, des milliers, des millions de gens pensent que la ligne rouge a été franchie depuis trop longtemps. Ils descendent dans les rues dire qu'ils refusent la barbarie, refusent de trouver normal que la ligne rouge soit transgressée impunément. Et on se sent appartenir à cette humanité-là, parce qu'il est urgent de défendre l'Humanité avec un grand H.
 

21 juin 2025

Lire / Vivre : tu fabriques, donc tu as

  

Tu fabriques des problèmes, tu as des problèmes.
Tu fabriques des insultes, tu as des insultes.
Tu fabriques une interprétation, tu as une interprétation.
 
L'éveil des sens / Jon Kabat-Zinn / Les Arènes / 2009 
 
"Tu veux en faire une affaire ?" est le titre d'un chapitre consacré par Jon Kabat Zinn à la manière dont nous pouvons être tentés de fabriquer de problèmes. Face aux provocations en tous genres, il serait tentant de se laisser embarquer, de répondre, de rétorquer. Mais justement, des affaires, on n'en veut pas. On a d'autres priorités. Pas question de tomber dans le panneau, ni de mordre à l'hameçon. Les situations réclament des solutions, jamais des interprétations. Ni tomber, ni mordre. La vie est là. Une vie où nous décidons de ce qui a de l'importance et de ce qui n'en a pas.  
 

20 juin 2025

Voyager : se faire sonner les cloches certains matins d'été

 

Ce matin-là, le soleil s'était à peine levé. Il faisait déjà (ou encore) chaud. Les pierres et les fleurs se montraient fatiguées. La nuit n'avait pas suffi à rafraîchir les allées. L'horloge de la petite église s'obstinait à indiquer dix heures dix comme elle le faisait depuis des années. Le temps s'est arrêté depuis des lustres au pied du château de San Martino A. Le passé nous ancrait dans une temporalité sans âge.
 
 
Dans leur perspective atmosphérique, leur horizon flouté, les Langhe s'épuisaient à vouloir se montrer. Au fond du parc, un homme lové dans son fauteuil lisait. Drôle d'endroit et surtout drôle de moment pour s'adonner à la lecture tandis qu'autour de lui, de cèdre en cèdre, des lapins aussi agiles que des écureuils s'amusaient à se courser. Le coucou ne cessait de marteler que la journée devait commencer. Le clocher fou se consacrait à son loisir préféré : sonner sans raison garder. C'est peut-être lui qui avait exilé sous les arbres l'homme somnolent penché sur ses pages.
 
 
Sur le site de réservation, l'hôtel était bien noté. Ce qui faisait cependant descendre sa moyenne, c'étaient les lamentations à propos des cloches qui sonnaient "désespérément", "quand elles le voulaient". Nous adorons les chants de coqs, et aussi ceux des clochers. Ils ne parviennent jamais à nous réveiller, ni à nous tenir éveillés. Mais il est vrai qu'il est rare d'entendre un clocher sonner 32 coups à la demie, et aux trois quarts se prendre carrément à carillonner, et puis se remettre l'air de rien à marquer les quarts et les heures selon une certaine normalité. Cette église, située face à nos fenêtres, devait aspirer à une certaine excentricité.
 

 

Nous avons fait le tour du propriétaire, suivant de longs couloirs exténués et déserts. Nous avons guetté les avancées de la lumière. Alors, sobrement, le clocher s'est mis à tinter. Il émettait un son rauque, comme si ses frasques nocturnes l'avaient épuisé. Il s'est contenté de lancer trois sons gutturaux (sans doute un peu penaud?) Il était temps de rentrer me doucher. Le chien s'impatientait. Il lui tardait de retrouver la table du petit-déjeuner, et surtout celle du buffet. D'une foulée sûre, il se dirigeait à l'intérieur, vers les cuisines, tandis que les lapins continuaient de se courser, les coucous de s'égosiller, et que le clocher, durant quinze petites minutes, demeurait sagement muet.






19 juin 2025

18 juin 2025

Vivre : still life / 172

 
 
Ces derniers temps, l'évocation de la mort se présente à moi sous diverses formes. Il y a tous ces gens qui partent et ceux qui sont partis depuis longtemps. Il y a les élans de tristesse et de regret, mais pas que. S'y mêle aussi souvent une forme de reconnaissance - en différé - pour tout ce que des absents m'ont apporté et que je n'ai pas su identifier au bon moment. Cette gratitude est à la fois douce et douloureuse. Mais le temps ayant fait sa part de décantage, je ressens un lien de forte proximité avec ceux qui ne sont plus. 
Dernièrement, j'ai acheté pour une bouchée de pain un tapis afghan en laine tissée rouge à une femme qui avait débarrassé l'appartement d'une cousine défunte. Il est d'un rouge grenat intense. Le chien aime s'y coucher. Arrivé directement du pressing il y a à peine quelques semaines, le tapis adopté est en train de gentiment s'encrasser à mesure que des os y traînent.
Dimanche, à la brocante de Nizza M., une jeune femme vendait des pièces de tissu à un euro qu'elle avait disposées dans des cartons par terre. J'y ai déniché une natte tressée en coton rouge et rose à poser dans l'entrée pour le retour de nos promenades embourbées. La femme m'a dit que la carpette lui avait été remise par une amie, qui venait de perdre sa mère et qui ne savait qu'en faire. Quand j'ai tendu la main vers un tablier en lin beige, elle a ajouté que son père, à peine décédé et dont elle reprenait le commerce, s'était fait une spécialité de récupérer de vieux rouleaux d'étoffes dans des usines en liquidation. Il en cousait ensuite de jolis sacs, des sortes de tote bags aux couleurs passées et au charme contemporain. Désormais, ce serait une couturière qui réaliserait les prochains modèles. Le tablier choisi était le dernier qu'avait réalisé son père. Quand j'ai voulu payer, la femme a tenu à m'offrir le tapis fuchsia de la mère de son amie.
Je réalise que j'ai toujours cohabité avec la réalité de la mort. La frontière entre le monde des vivants et le monde des morts me paraît au reste de plus en plus indéfinissable. Ces trois objets arrivés chacun avec leur histoire ont très naturellement trouvé leur place et une seconde vie dans mon  quotidien. 


17 juin 2025

Lire : le refuge des textes abandonnés

 
 
 
J'hésitais à me l'offrir, le dernier Martin Suter, sorti le 15 mai. J'hésitais parce que je pressentais qu'il ne serait jamais à la hauteur de mon doudou, Le dernier des Weinfeldt, publié en 2009, le bouquin des jours grippe, des jours novembre, des jours plage, mais là, ce matin, devant ce cadeau inattendu, j'ai pris le risque d'être déçue.

Passant régulièrement devant la très animée boîte à livres du village voisin, je suis toujours étonnée de voir combien elle déborde, et souvent de livres récents, quasiment neufs. Des choix inappropriés emportés un peu rapidement dans une librairie ? Des coups de cœur s'étant révélés des feux de paille ? Des histoires que certains ont le désir de partager ? Des publications de connaissances qu'on s'est senti obligé de soutenir ou d'accepter ? Ou alors des cadeaux offerts sans amour et reçus sans élan qui vont chercher ailleurs à être adoptés ? 
 
Quoi qu'il en soit, entre ici et ailleurs, je participe grandement à les faire circuler. Il y a souvent dans mon coffre un sac rempli qu'il m'arrive d'alléger sur un banc ou une place. Bazardage ou impulsion du cœur, succès d'estime ou best-seller, l'essentiel est que tout livre puisse trouver son destinataire. 
 

16 juin 2025

Vivre still life / 171

 

 
L'été dernier, tandis que je me liquéfiais sur un marché des Langhe sous un soleil implacable, un vieil homme m'avait parlé de la pâtisserie de son village en m'engageant fortement à m'y rendre. Malgré la chaleur qui mettait KO tous les êtres vivants ce jour-là, son regard s'était animé en évoquant les croassants qu'on y dégustait. J'aurais aimé pouvoir m'y rendre mais la fatigue avait eu raison de ma volonté. Quand R. m'a demandé ce qui me ferait plaisir cette année, j'ai répondu : un gâteau d'anniversaire de la fameuse pasticceria. J'ai dû un peu ramer pour me rappeler du nom du village et identifier l'établissement. Mais, une fois arrivés ce dimanche matin, tous les passants étaient en mesure de m'indiquer le chemin puisqu'eux-mêmes s'y dirigeaient. Dedans, nous avons dû patienter, c'était une véritable fourmilière ou plutôt une ruche bruissant d'activité. 
Nous avons testé les fameux cornetti (crema, confiture, pistacchio), une merveille de légèreté. Le gâteau aux myrtilles : un miracle de voluptueuse simplicité. Les biscuits divers (baci di dama, biscuits aux noisettes, au maïs et aux amandes, délices à la confiture d'abricots) embaumaient comme un jardin d'été. Et puis... un diplôme accroché au-dessus du comptoir nous a informés que les panettoni de l'établissement  figuraient parmi les 10 meilleurs au monde. Même si ces brioches se font en principe uniquement pendant les Fêtes de fin d'année, le boulanger en préparait avec la même pâte et le même procédé toute l'année sous une autre forme. Damned! Sans hésiter, nous avons emporté un de ces gâteaux pour nos prochains petits-déjeuners. Ok. Opération réussie. Je peux cocher ma case. La maison Bisco a été testée et approuvée.
(hélas point de photo des autres délices : pas eu le temps. Maintenant va falloir nager avec vigueur pour éliminer)