30 avr. 2022

Vivre : still life / 113

 

La femme avait écrit : "si personne ne vient la chercher d'ici lundi, elle finira au petit bois". Mince alors ! Un meuble comme ça, offert avec sa frise en écriture gothique et sa date magique "1842". Cette année-là, Élisabeth s'était mariée et avait emporté ses affaires et ses rêves dans la maison où elle allait fonder famille. Quelle avait bien pu être la vie de cette inconnue... et quel fut le cheminement de cette armoire au fil du temps... quels biens lui a-t-on confiés ? quels mots devant elle prononcés ? Il est permis d'imaginer... des vêtements, des draps, du linge soigneusement reprisé entre lesquels parfois se glissaient une lettre, un billet, des espoirs, des secrets...
Pas question de laisser pareille merveille partir en fumée! Mon voisin C. a bien voulu aller la chercher au fond de la grange où elle se languissait. Puis, en bon menuisier, il l'a soigneusement restaurée, cirée et finalement dressée bien en vue dans notre entrée. Un objet unique, avec toute son histoire, avec de beaux tablars, cent-quatre-vingt ans au compteur, des années de bons et loyaux services et devant elle un avenir plein de promesses. La voici prête à poursuivre sa vie dans un univers contemporain. Tout est bien.
 

29 avr. 2022

Vivre : faire place

 
Étude pour Sif dans le Banquet d'Aegir / Constantin Hansen / Glyptotek / Copenhague

Il y a dans l'écoute quelque chose de miraculeux, d'émerveillant. Il y a dans la véritable écoute une présence (pas la présence polie, pas la présence de commande, pas la présence distraite, je suis là tout en étant ailleurs au même moment), non : une présence qui porte à l'empathie (la capacité à faire abstraction de soi pour se centrer sur la parole de l'autre), une présence dépourvue de préjugé (qui ne pose pas par avance de jugement sur le discours avant qu'il ait eu le temps de se dérouler, qui lui laisse tout le temps de se déployer), et c'est alors, dans cet espace généré, protégé, dans les pauses et les silences, dans l'absence d'angoisse (cette incorrigible angoisse qui fabrique des chaînes de mots destinés à combler, à frénétiquement saturer), c'est dans cet espace qui lui est totalement réservé, que l'Autre peut se dire, se découvrir et se trouver (qu'il est possible aussi de le rencontrer).

(Voilà les réflexions que je me faisais en écoutant le dialogue entre la femme qui écoutait et son interlocuteur qui parlait. Ce jour-là, j'écoutais, je les écoutais vraiment. Toute ouïe, j'étais, absorbant toutes les paroles qui dévalaient. Oui, ce jour-là j'écoutais combien il est bon de savoir écouter).

(Je me disais aussi que l'écoute et le regard ont des liens de fraternité : l'écoute est une manière de regarder, de regarder attentivement. S'adonner à la lecture, ou à la contemplation d'un tableau, c'est exactement la même chose qu'écouter. C'est permettre aux mots tracés, aux images dessinées de se dérouler et de prendre place dans le monde.)

(Je comprenais enfin pourquoi l'irritation, voire la colère, me saisissaient souvent devant la désinvolture et la distraction : j'avais le sentiment alors que par l'absence d'attention on empêchait les mots, et par conséquent les personnes qui les prononçaient, d'occuper leur place dans le monde).

28 avr. 2022

Vivre : parties remises

 
Madone avec enfant (détail) / Barnaba da Modena / San Matteo / Pisa
 
Il y a des conversations qu'il faudrait avoir, des clarifications qui devraient survenir, des éclaircissements qu'on aurait besoin de recevoir, des décantations absolument nécessaires. Seulement voilà : le temps passe et les occasions n'arrivent pas. Les pauses, loin d'élucider, embrouillent, paraissent conduire à la brouille. Les anges passent, trop souvent. Et à force de les voir passer, le silence risque de tomber, définitivement. On ne sait trop quoi dire, on se sent impuissant. On cherche les mots adéquats, on cherche désespérément, on ne trouve pas. On se demande si l'on n'a plus rien, ou si l'on aurait trop à se dire. Et on laisse encore passer son tour...

27 avr. 2022

Vivre : y voir gouttes

 

Vingt-quatre heures sans discontinuer.
Que faire sinon s'asseoir et observer ?

26 avr. 2022

Vivre : passager du souvenir

 
Madone et enfant (détail) / Cima da Conegliano / Petit-Palais / Avignon
 
D'où vient ce souvenir de toi qui effleure ma mémoire ?
D'où vient ce besoin de te revoir - même en pensée -
et cette infinie tristesse et cette certitude de pouvoir
un jour, sous quelque forme, te retrouver quelque part ?

25 avr. 2022

Vivre : still life / 112


 
Branle-bas de combat samedi dans la vieille ville de Berne : le vide-greniers annuel se déroulait sous un bon kilomètre d'arcades, à la descente et à la montée. Pas question de rater cet événement annulé pendant deux années de suite, où se pressaient touristes et habitués. Parmi les exposants il y avait de tout, mais vraiment de tout : des enfants, qui vendaient leurs vieux jouets sur les escaliers, Barbies  et billes usagées, Batmans et jeux de société, des commerçants qui tentaient de liquider leurs invendus des trois dernières années, des professionnels de la brocante qui visaient de jolis bénéfices et bon nombre de particuliers. Parmi ceux-ci, des dames très comme il faut qui bazardaient leurs vêtements griffés, des héritiers de vieilles tantes qui disposaient d'un excédent de services à thé, des bénévoles représentant des ventes de charité, des mamans et des grands-mamans, venues avec de quoi bruncher et on ne savait pas si certaines tasses étaient à vendre ou servaient à se désaltérer.
N'étant pas une experte et n'ayant en principe besoin de rien, j'y suis surtout allée pour le spectacle. Ça  rigolait, ça furetait, ça fusait, ça s'exclamait de toutes parts. Il y avait des pros, venues avec leur sac à dos pour renouveler à bon prix leur garde-robe. Il y avait les durs en affaire qui n'hésitaient pas à marchander pour quelques deniers. Il y avait les hésitants, ceux qui passaient, repassaient sans parvenir à se décider. A un certain moment, j'ai senti qu'il y avait trop de gens. Un instinct acquis en deux ans me fait réagir au quart de tour face aux rassemblements. Du coup, suis descendue observer la scène depuis le milieu de la chaussée et, même de dos, cet afflux avait de quoi amuser.
J'ai quasiment fondu pour une commode ancienne, élégamment marquetée et pratiquement donnée. J'ai presque craqué pour quatre anges très élégants, dont les bras en bois étaient articulés. J'ai failli acheter une housse d'oreiller aux initiales HD superbement brodées. Et puis... sur une table, entourées d'élégantes orfèvreries, j'ai aperçu ce duo et je me suis enquise du prix. L'homme en demandait timidement dix francs et il a ajouté deux fois : "Ce  sont des Alessi! "
Inutile de m'inonder d'arguments, j'étais déjà conquise par le design, par les hanses bleu canard agrémentées de petites boules rouge grenat. Je n'en avais nul usage, mais je sentais déjà j'en avais grand besoin. Et j'ai embarqué la paire sans discuter. Pour le prix de deux cafés en terrasse, sucrier et pot à lait agrémenteront mes petits-déjeuners.
Un vide-greniers a toujours quelque chose de réjouissant : quand les choses s'échangent à la satisfaction des participants, quand les objets trouvent preneurs au lieu de rester prendre la poussière, c'est toujours signe d'énergie en mouvement. Souvent, en ville de Berne, on aperçoit des cartons de déménagement, avec la mention "gratuit" tracée en travers. J'y ai vu des machines Nespresso en parfait état de marche et avec un sac rempli de capsules en cadeau. Des casseroles. Des cadres. Des boutons. Donner, ou vendre, ou troquer : l'essentiel est de faire circuler et de faire des heureux en rendant aux choses leur utilité.


24 avr. 2022

Vivre : des moments comme ça

 
Panneau de polyptyque avec saint (détail) / Agnolo Gaddi / Museo di San Matteo / Pisa
 

Un des meilleurs moments : quand l'angoisse dure et intransigeante, qui tenaille depuis trop longtemps, se met à fondre et se rend.
Un des plus doux : quand le sommeil se promène sur les draps fragrants et que son souffle est là qui vous emporte, à peine a-t-on éteint.
Un des plus grisants : quand les yeux du chien vous guettent, devinent votre silhouette et que ses griffes s'apprêtent à vous labourer de ravissement.