2 déc. 2024

Vivre : se faire (re)connaître

 
Portrait de femme pâle / Giovanni Costetti / Museo nazionale di Palazzo reale / Pise
 
Elle s'est enfin décidée. Elle a donné son congé pour travailler en indépendante. Son site nouvellement inauguré déroule une quantité impressionnante de formations. Entre les courtes et les longues durées, il y  a de quoi scroller. Sur une bande à droite sont exhibées toutes ses adhésions, une quantité invraisemblable d'associations qui la posent en professionnelle dûment certifiée. Elle est censée aider les gens à mieux se nourrir et à gérer leurs déséquilibres alimentaires, mais à découvrir dans sa vitrine son visage craintif et son sourire crispé, on la dirait confrontée à un boulimique besoin de... légitimité.

1 déc. 2024

Vivre : étourderie

 

 
Argh! Enfer et damnation! Qu'est-ce qui m'a pris hier matin alors que la journée avait si bien commencé - une trouée d'azur entre deux pans de nuages candides, la traversée du Berner Sternenmarkt en train de s'animer parmi les étoiles et les sapins endimanchés - qu'est-ce qui m'a pris de vouloir faire plaisir à R. et de m'inquiéter pour ses extrémités glacées en allant lui procurer une paire de semelles en authentique mouton et tant qu'à faire des chaussons en feutre de laine super réconfortants ? Pourquoi, mais pourquoi, alors que les appels de phares "attention Black Friday, Black Week" retentissaient depuis des jours et des jours dans ma messagerie, sur les affiches et au milieu de tous les sites, pourquoi m'être aventurée dans le centre du centre de la cité ? Pourquoi ai-je fini par me retrouver au milieu d'une foule pressée et compressée, avide de consommer ?
Pourquoi ? Peut-être parce que ce Black Machin, je me suis toujours arrangée pour l'ignorer. Un détail sans importance, un pétard mouillé au firmament de la publicité. L'essentiel: hier pour finir, on s'en est sortis et le chien aussi. Comme on était indemnes, on s'est redirigés vers le marché de Noël paisiblement fréquenté (et pour cause...) et là, devant les vendeurs grecs de pitas, senteurs de halloumi et de poulet grillé, R. enfin remis sur pied(s) a cessé de frissonner et nous a invités.

30 nov. 2024

Lire : une maison et son héritage

 

 
Je suis en train de lire ce livre plutôt original et envoûtant et je sais déjà, alors qu'il est entamé aux trois quarts, qu'il me faudra le relire encore une ou deux fois avant d'en avoir fait le tour. Il ne s'agit pas d'un livre qui autorise le lecteur à se laisser distraire, en sautant quelques lignes, voire tout un passage. C'est un ouvrage exigeant (ce qui ne l'empêche pas d'être rempli de tendresse et d'humour), présenté comme un roman, mais qui tient du récit autobiographique, de la biographie, et même de l'essai philosophique. Il s'intitule "La maison du magicien" et, si on voulait le résumer, on pourrait dire que l'écrivain s'est fixé comme projet de rédiger une affectueuse biographie de son père. On pourrait aussi estimer que ce livre contient une somme de considérations sur le sens de la vie, l'importance des lieux et des personnes que l'on est amené à y croiser, la manière dont les liens s'y révèlent. On l'aura compris : ce livre appartient à la catégorie des indéfinissables.
 
J'avais déjà parlé ICI de son auteur, Emanuele Trevi, lequel avait publié il y a quelques années un récit intitulé "Deux vies" où il évoquait le souvenir de deux amis écrivains décédés prématurément. Avec ce dernier roman, il continue de dépeindre un proche disparu, en l'occurrence son père, un psychanalyste jungien renommé, décédé en 2011. Après la mort de Mario Trevi, il s'agit de régler ses affaires et, entre autres, de vendre l'appartement romain où il avait vécu et reçu ses patients. Or, le temps passe et le logement, bien que situé dans un quartier prisé de Rome, ne trouve pas acquéreur. Il est sans doute un peu désuet, et peut-être qu'il y résonne encore les voix des nombreuses âmes blessées venues se confier entre ses murs. Des échos aptes à éloigner d'éventuels acheteurs. C'est alors qu'impulsivement, Emanuele se résout à racheter la part de sa sœur et à emménager dans l'antre du "magicien", comme il l'appelle. 
 
J'avais commencé à rassembler du matériel pour écrire sur mon père depuis quelques mois, à prendre des notes, lorsqu'une nuit de fin février 2022, j'ai enfin rêvé de lui. En ramassant un crayon sur la table de nuit, j'ai réussi à fixer le souvenir de cette rencontre onirique. Je n'avais jamais aussi intensément souhaité rêver de quelqu'un. Le fait est que je voulais à tout prix un signal, un signe d'approbation. Écrire sur des personnes et des événements réels n’est pas très différent que de s’essayer à des histoires complètement inventées. La mémoire est une grande romancière : elle dilate, elle corrige, elle omet sans scrupules, elle prétend s'emparer d'une fiabilité qui ne lui appartient pas - et cela malgré toute la bonne foi de la personne qui l'interroge. [p.209]

En plaçant la figure paternelle au cœur de cet ouvrage, l'auteur ne se lance pas dans un discours linéaire. Au contraire, il procède par touches, raconte quelques épisodes, des incidents, des anecdotes qui en disent plus long sur son modèle que ne le feraient de longues descriptions réalistes. Il est ainsi question de deux visites à la Biennale de Venise, effectuées par le père et le fils à 25 ans d'intervalle, et qui l'une comme l'autre ne se sont pas déroulées de manière ordinaire. Il est question de la conduite automobile du père, dont l'évocation hilarante rappelle combien conduire et être au monde sont deux activités tout à fait similaires. Il est question aussi d'un des principaux hobbys du thérapeute, collectionner des pierres, de simples pierres afin de les polir et d'en révéler la beauté dans leur absolue banalité, un hobby qui apparaît comme le versant tangible de son travail auprès des êtres. 
 
Si, naturellement, on trouve en bonne place des références aux écrits de CG Jung, en particulier aux "Métamorphoses de l'âme et ses symboles", un livre sur lequel Mario Trevi avait longuement travaillé, le récit comporte également le passage de trois étonnantes présences féminines, trois "apparitions" plus ou moins réelles, plus ou moins autorisées : une femme de ménage péruvienne aux prestations aussi nulles qu'elle est haute en couleurs; une déconcertante visiteuse nocturne; une plantureuse  "paradisiaque" au tumultueux passé.

De qui parlons-nous quand nous parlons des autres ? De qui faisons-nous le portrait ? N'est-ce pas nous mêmes que nous retrouvons au fil de nos observations ? Au cours de la narration, tandis que se profile l'image d'un personnage un peu distrait, doux, indéchiffrable, qui avait le pouvoir de guérir les âmes par son écoute et son charisme mais se retranchait le plus souvent dans son "arrière-boutique" et fuyait la vie sociale, apparaît aussi en creux la personnalité de l'écrivain, fils attentionné, observateur fidèle et gribouilleur obstiné.

Un livre qui ne ressemble à aucun autre. Énigmatique tout en étant écrit dans un style fluide, il conduit le lecteur à cette évidence : il n'existe pas d'explication à toute chose, les mystères et les contradictions persistent et l'essentiel quoi que l'on expérimente est sans doute de savoir observer sans jamais se laisser aller à juger. 


29 nov. 2024

28 nov. 2024

Vivre : l'hiver avec Verlaine

 
 
La neige est venue. Redoux. La neige a disparu. Sur les eaux blêmes, indifférentes aux températures, deux barques blanches attendent des perches indolentes. Le chien ronfle et s'agite, pris par ses rêves énigmatiques. On oscille, on peine à embrasser cette saison flegmatique. On hésite à sortir. Alors on se récite quelques vers romantiques.
 
Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune,
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Paul Verlaine, Romances sans paroles (1874)

 

27 nov. 2024

Vivre : une neige qui ne veut pas céder

 
 
Il y avait une drôle d'ambiance, hier à Berne (Berne est une ville qui échappe souvent aux classifications, qui casse tous les codes, avant-hier sous la neige et par des températures négatives les ours ne s'étaient pas encore décidés à hiberner, ils attendaient sans doute que les chaussées soient enfin dégagées, mais trois jours après la déferlante glacée qui s'était abattue sur le pays et que les annonces météo avaient largement annoncée les rues continuaient d'être verglacées et les trottoirs comme les passants prenaient leur mal en patience, les premiers avec des allures soviétiques et les seconds avec des postures de patineurs néophytes). 
 
Au bord de l'Aar, il y avait toujours cet endroit où la rivière se met à chanter, comme si les ions négatifs entonnaient des couplets. C'est un point bien précis où l'on s'arrête car c'est touchant d'entendre une rivière chanter si juste son bonheur de couler. En ville, les gens paraissaient attendre Noël depuis un bout de temps. Les vitrines scintillaient joyeusement au soleil, incitaient à replonger en enfance ou à partir en vacances jusqu'à fin décembre. On était pris d'une envie de flâner, de freiner, d'arrêter le temps.

Un homme d'une quarantaine d'années, qui portait un cabas comme s'il devait se rendre au marché, se tenait penché sur une devanture et contemplait de vieilles médailles d'un air concentré. On aurait dit un gamin en train d'hésiter sur la demande qu'il allait adresser cette année. Une femme en tenue Uber Eats, assise parmi la foule, ses sacs thermiques à ses pieds, avait croisé les mains, fermé les yeux et semblait en train de prier. Quelle meilleure place qu'un banc au soleil sur une place bondée pour se tourner vers l'invisible et prier ? 

Pas un signe d'impatience. Aucune célérité. Par un incompréhensible miracle, sans cesse renouvelé, en divers carrefours les trams, les autobus, les vélos, les touristes et les enfants se croisaient sans jamais s'entrechoquer. Une nouvelle fois, la ville m'est apparue comme un petit miracle, une excentricité, un mystère qui ne se laisse pas percer et c'est pour ça que j'aime tant la fréquenter.

26 nov. 2024

Vivre : automne, battre la campagne

 

 
Au pied d'un arbre, suivre du regard les ultimes feuilles qui l'une après l'autre se mettent à onduler, voltigent  et ensorcèlent nos paupières fascinées.
Observer la sarabande folle d'une curieuse boule brune tournant furieusement au milieu d'un champ, et qui tourne et tourne encore défiant la gravité, toupie tabac sur fond chocolat.
Percevoir au loin, très loin le vagissement d'une autoroute et près, très près, les tocs d'un pic-épeiche particulièrement entêté.
Rencontrer trois chamois qui nous montrent leur cul, les malotrus, et prennent la poudre d'escampette à travers la frênaie.
Inspirer le vide de novembre, et le trop-plein de chagrins et de cendres. Le brouillard qui plonge est comme une nuit, mais blanche. Et contrairement aux nuits blanches dans lesquelles on cherche en vain le sommeil, c'est contre ce même sommeil qu'il s'agit à tout prix de lutter. Car le brouillard ne donne qu'une envie : fermer les yeux et se mettre à rêver.