28 avr. 2025

Regarder : d'esquisse en esquisse

 
 

Le mois d'avril est en train de s'achever et j'ai adoré ces journées écoulées : quelles qu'en aient été les turbulences, j'avais l'impression que Pâques et ses vacances avaient pris toute la place. Je me sentais en congé. J'écoutais chanter les oiseaux, je les écoutais vraiment, et longuement. J'observais les arbres devenir d'heure en heure toujours plus verts. Je contemplais les fleurs et leur flamboyante modestie. Je n'avais qu'une envie : continuer de vivre ce printemps magique pendant des mois et des années. 
Maintenant l'heure est venue de partir en voir ailleurs de toutes les couleurs. Me faire la malle pour ouvrir un coffre rempli de dessins. M'en aller à la découverte, zigzaguer entre divers artistes. Me projeter une belle entrée dans l'été.
 

27 avr. 2025

Lire : un livre pour deux autres

 

 
Cette fois-ci je m'étais préparée inhabituellement à la lecture du dernier livre de Deborah Levy : je m'étais procuré le livre en anglais ainsi que la version française qui vient de sortir en avril. Je me proposais d'avancer ainsi en bicanal chapitre par chapitre, en dégustant cette histoire dont le résumé m'était apparu comme très prometteur : une femme en rupture, une pianiste virtuose part (ou plutôt : s'enfuit) après un concert raté, se dirige aux quatre coins de l'Europe pour surmonter son humiliation et tenter de reconstituer le puzzle de son identité.
De quoi en écrire des montagnes, sur des pentes dévalées, des sentiers escarpés et des précipices, et sur de pénibles, voire de jubilatoires remontées. Ce faisant, inviter peut-être les lecteurs/trices à solliciter leur propre mémoire de ces grands huit dans lesquels vous entraîne parfois la vie. Qui n'a pas touché le fond au moins une fois, qui n'a pas eu le bleu à l'âme et le rouge au front avant de devoir affronter de fondamentales remises en question ?
Hélas, l'écrivaine n'a rendu avec Bleu d'août qu'un décevant reflet de ses précédents récits, dont sa remarquable trilogie autobiographique. J'ai failli abandonner la lecture avant la centième page, mais j'ai tenu bon, en me disant que le meilleur resterait pour la fin, et ce fut effectivement le cas, mais...
Je retiens une nouvelle fois la leçon : ne jamais devenir fan absolue d'un artiste ou d'un écrivain. Jamais. Remettre à chaque fois l'admiration en jeu et réévaluer à chaque fois ce que l'auteur fait de son talent.
Deborah Levy déploie brillamment son style original, imagé, allégorique, coloré, son écriture constituée de métaphores, de détails impromptus, d'incidents percutants. Elle déroule son histoire avec brio, mais cette histoire tient mal la route, même si sa copie contient tous les ingrédients en vogue aptes à lui assurer du succès : un élève non-binaire qui place l'excellente traductrice au défi de poser correctement les "iel" et les "un.e"; un couple d'homosexuels masculins lorgnant sur des appâts féminins; une amie lesbienne dont la compagne couche avec trois autres femmes en parallèle; des locations saisonnières dont le code d'entrée va forcément être oublié à nuit tombée; la période post-confinement, avec ses masques et ses confusions.
La protagoniste se déplace en divers lieux pour donner deux ou trois leçons de piano à des adolescents mal entourés et peu motivés. A Paris, elle s'installe à la terrasse du Flore pour ses rendez-vous, elle se balade sur les quais de la Seine, elle mange des huîtres dans une brasserie de la Bastille. Entre lieux communs et images éculées, Déborah Lévy paraît se sentir dans l'obligation de jouer à la septuagénaire dans le coup. Distraite par ses captations de l'air du temps, elle en oublie de donner corps à la trajectoire de son héroïne.
D'expérience en expérience, on comprend mal l'évolution de notre soliste aux cheveux bleus (bleus comme les masques, comme les douleurs à l'âme, comme la Méditerranée), on saisit mal l'évolution de sa quête, ponctuée de rencontres avec une femme aperçue à Athènes, une sorte de double qu'elle ne cesse de croiser ensuite où qu'elle aille. Ce n'est qu'à la fin, au cours des derniers brefs chapitres qu'elle récupère le fil de son histoire, et nous celui du roman. 
"Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d'où tu viens" dit le proverbe africain. Abandonnée à la naissance, puis enlevée à ses parents nourriciers, adoptée par un maestro dédié à en faire une musicienne hors-pair, c'est auprès de ce dernier, en train d'agoniser en Sardaigne, qu'elle va pouvoir trouver le sens de sa trajectoire.
Je commençai par les sons de cloches du Concerto pour piano n°2 de Rach, puis passai à d'autres pensées et préoccupations musicales. Alors que les chats sauvages sifflaient et qu'une ambulance traversait la ville en trombe, j'annulai mes idées sur celle que je croyais être et laissai venir toutes les autres. C'était une espèce de commémoration, adressée non seulement à mon père-professeur, mais aussi à la virtuose qu'il avait créée.[p.188]

Ça me revint. Cette douleur en regardant les chevaux transporter le piano à travers le pré. D'une certaine façon, je savais que c'était le sien. Comment était-ce possible ? Comment savons-nous ce que nous savons. [p.205]

En passant de l'autobiographie à la fiction, l'écrivaine ne m'a pas vraiment convaincue. Mais, s'il est vrai que je n'ai pas trop apprécié ce roman, il a néanmoins une indéniable qualité : il m'a donné l'envie de relire "Le coût de la vie" et "État des lieux", deux livres qui dorment dans ma chambre et, ni une ni deux, je les ai emportés dans mes bagages pour m'en délecter.

26 avr. 2025

Vivre : still life / 167

 

 
Durant des années, nous nous sommes rendus au Mercato dell'Antiquariato de Cherasco. Au début, c'était un marché qui rassemblait dans les ruelles Renaissance des antiquaires de tout le Nord de l'Italie, un rendez-vous à ne pas manquer en avril, septembre et décembre et je garde encore précieusement deux ou trois pièces trouvées là-bas. Puis, avec le temps et d'autres priorités, on a passé notre tour. L'autre dimanche, quand on y est retournés, l'ambiance avait changé : les animations sont désormais mensuelles, nettement moins d'antiquaires, beaucoup plus de brocanteurs improvisés, déversant en vrac le contenu de greniers débarrassés ou présentant comme restaurés de pauvres meubles inondés de vernis tape-à-l’œil. 
Ce matin-là, il crachinait. La météo devait avoir découragé pas mal de visiteurs. Il n'y avait pratiquement aucun étranger. Ce qui n'a pas empêché les gens du coin de passer faire un tour. L'atmosphère était festive. La clientèle du caffè La Lumaca débordait sous les arcades. Les familles s'interpelaient. Les conversations allaient bon train. Les ventes un peu moins.
Pour ma part, je n'attendais pas grand chose et je déambulais sans que grand chose attire mon regard. Il y avait pourtant cette envie qui me taraudait depuis un bout de temps d'un vrai miroir ancien à sertir de loupiotes pour le contempler le soir juste avant le sommeil. On a repéré deux ou trois modèles, dont les vendeurs exigeaient un prix délirant sous prétexte qu'ils vaudraient le triple dans leur boutique, ah ah. Soudain, je l'ai vu. J'ai su que c'était lui. On a demandé le prix. Le vendeur a annoncé un chiffre des plus raisonnables. Puis, d'office il a ôté vingt euros et on n'a même pas eu besoin de négocier. Son associé, un doreur à la retraite, nous a aidés à le transporter jusqu'à la voiture en nous parlant d'une vallée piémontaise peu fréquentée où il était né et en cheminant avec lui parmi les badauds on a tout à coup eu envie d'aller la découvrir cet été. Quand on a passé l'Arc monumental, l'homme a évoqué un voyage qu'il avait accompli à travers les montagnes de Chine et du Tibet, un périple qui l'avait délesté de 15 kilos en quelques semaines. On l'a salué en se promettant de le revoir un de ces prochains dimanches à Nizza Monferrato. 
Maintenant, le vénérable miroir est là. Il proviendrait, nous a-t-on dit, de la région de Saluces, habitué sans doute à quelque intérieur bourgeois, mais, pas maniéré pour deux sous, il s'est très bien adapté à notre bicoque lacustre. Il reflète l'air de notre temps, qui n'est pas vraiment un temps compressé ni stressé, et la nuit il aime se parer de lumière pour veiller sur notre coucher.
 

 

25 avr. 2025

Vivre : au jour levant dans la campagne assoupie

 
Madona dell'Umiltà / Masolino / Galleria degli Uffizi / Firenze
 
Plus émouvant qu'un arc-en-ciel : le soupçon d'une trace de sa présence... 

24 avr. 2025

Vivre : les vies mode d'emploi

 
Annuncio a San Zaccaria / Domenico Ghirlandaio / Cappella Tornabuoi/ Santa Maria Novella/ Firenze
 
Tout de même : le nombre de gens dont la vie mériterait un roman! 
Toutes ces vies qui n'ont pas trouvé leur écrivain, quel gâchis!
 
 
 

23 avr. 2025

Vivre : être au monde

 
Le retour de la Fête de la Madone de l'Arc près de Naples / Léopold Robert / MAHN / Neuchâtel
 

 Bien sûr, s'engager. Argumenter, soutenir, voter, donner et se donner.
Mais surtout veiller sur le monde, l'aimer et aimer le voir rayonner,
transformer en alchimistes de l'espoir tout ce qui peut être positivé.
 
 
 

22 avr. 2025

Vivre : la contamination

 
L'Adoration des Bergers / Bartoldo di Fredi / Musée du Petit-Palais / Avignon
 
Les salmonelles, quelle expérience! Après une semaine de réveils incessants, monter comme des somnambules ouvrir la porte du jardin, attendre, redescendre à tâtons, enfin une nuit de huit heures d'affilée! quelle bénédiction!