Il y a les matins Rilke. Ils surgissent comme une évidence dans les brumes de novembre. Ils parlent de froidure et d'intériorité, de Noëls à venir et de cadeaux à se faire. Ils évoquent des plaids en laine vaguement rugueuse, des frissons doux et de soirées particulièrement silencieuses. Rilke n'a pas écrit ses Lettres durant une saison donnée et il est certainement possible de les lire par temps estival ou même caniculaire, mais c'est une chose que je n'ai encore jamais expérimentée.
Nous sommes situés dans la vie, qui est l'élément auquel nous correspondons le mieux, et nous sommes, en outre, devenus semblables à cette vie grâce à une adaptation plurimillénaire, au point que, quand nous restons immobiles, nous sommes à peine discernable de tout ce qui nous environne en raison d'un curieux mimétisme.
Nous n'avons aucune raison d'éprouver de la méfiance à l'égard de notre monde, car il n'est pas tourné contre nous. s'il recèle des peurs, ce sont nos peurs; des abîmes, ils sont nôtres; présente-t-il des dangers, nous devons tenter de les aimer.
Comment pourrions-nous oublier ces vieux mythes qu'on trouve à l'origine de tous les peuples, des mythes où les dragons se transforment en princesses à l'instant crucial; peut-être tous les dragons de notre vie ne sont-ils que des princesses qui n'attendent que le moment de nous voir un jour beaux et courageux. Peut-être tout ce qui est effrayant est-il, au fond, ce qui est désemparé et qui requiert notre aide.
Les mots de Rilke semblent remonter de la terre comme les vapeurs du brouillard qui court. Je les absorbe comme un miraculeux breuvage. Je les inhale : de petites particules inspirantes qui vont pénétrer jusqu'à la dernière de mes cellules, vont être intégrées par tout mon organisme pour faire de la journée qui commence une journée particulière. Une invitation pressante à vivre, à observer, à connaître.
Extraits de la lettre du 12 août 1904
Lettres à un jeune poète / Poésie Gallimard / 1993 / trad. Marc B. de Launay





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