Photo tirée du net
Hier, il pleuvait. Un temps à ne pas mettre dehors le moindre vivant - chien ou humain. R. a insisté pour obtenir la petite enveloppe usée, qui dormait quelque part (en fait, dans un des petits tiroirs de la commode de Gand). Il a dit : donne-moi tes vieilles photos. Je les ai recherchées. Je les lui ai remises avec une légère réticence (Je tends à me méfier des photos du passé. On ne sait jamais ce qu'elles vont ramener comme souvenirs, leurs lots ne sont pas toujours consolatoires).
Je me suis souvenue de La chambre claire, le livre de Roland Barthes. Les photographies du passé nous ramènent des présences. Elles nous reconduisent aussi à une autre époque, un autre monde, disparu et inatteignable. Elles possèdent une force incroyable en même temps qu'une indéniable autonomie. Elles appartiennent au passé, mais vivent toujours au présent. Elles vivent leur vie.
R. est remonté un peu plus tard avec les photos scannées. J'avoue ne pas les avoir toutes bien observées. Il y en a que j'ai regardées distraitement (une forme de défense) et il y en a d'autres sur lesquelles je me suis penchée.
Un groupe de quatre ou cinq tirages m'a particulièrement frappée. Elles ont été prises sur un chantier. On y voit mon père (mon père ! ce jeune homme qui pourrait être mon fils ! ce personnage à qui maintenant je pourrais faire la leçon !). On le voit avec ses collègues, en train de plaisanter parmi les planches et les tiges du béton armé. C'est un moment de détente. Un homme en costard - sans doute un ingénieur, ou l'architecte - est présent sur deux des clichés. C'est probablement lui qui a apporté l'appareil. Ils sont tous contents. Ils rient. Ils plaisantent. L'équipe est soudée. Les délais ont été tenus, le bâtiment, bien que loin d'être achevé, s'élève au deuxième ou troisième étage.
J'avais toujours pensé que mon père faisait un travail dur, pénible, exigeant (et c'était le cas). Mais les photos scannées hier montraient un homme en bonne santé, bronzé, en marcel, fier de ses compétences. Dans son élément. La mémoire est traitresse. Cela faisait si longtemps que je n'avais retenu de mon père que des images d'hôpital, de faiblesse, de diagnostic, d'impuissance désolée. J'avais oublié qu'il avait été cet homme jovial, élégant, cette force de la nature, maniant ses outils avec dextérité, capable de danser sur les dalles parmi les marteaux et les truelles. Oui, j'avais oublié combien mon père aimait danser. J'avais oublié la beauté des chantiers et la noblesse de ceux qui les font s'élever.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire