13 oct. 2017

Vivre : l'automne prodigieux




Entre le désespoir des coccinelles et le flamboiement des vignes, 
l’automne explose de mille feux.
C’est à chaque nouvelle saison pareil :
je me demande si c’était déjà comme ça avant, les autres années,
si j’ai vécu ça au moins une fois , comme ça, avant,
en mode aussi intense, aussi lumineux, aussi rouge, aussi brillant.
Et sans doute ai-je raison  de m’interroger, car ça n’a jamais été comme ça,
puisque c’est à chaque fois la première fois.
A chaque printemps, à chaque été, à chaque automne,
les rondes se suivent et ne se ressemblent pas.
Les coccinelles se meurent à petit feu tandis que les couleurs s'avivent.
Tout recommence à chaque fois.

12 oct. 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 13



Cet hiver peut être glacial, quand je lis dans ses yeux l’absence, 
et qu’elle s’absente de plus en plus souvent, de plus en plus loin.

Cet hiver peut être sombre brumeux, quand des relents de fumée m’accueillent 
et qu’il me faut mordre dans la viande carbonisée pour partager sa table.


Cet hiver peut être drôle aussi, quand, voulant me parler de R. elle dit : 
«  ton ma… ton ma… ton matou ! »

11 oct. 2017

Habiter : l'ennui, l'enfance et le grenier





Par un coup de chance, qui me paraît plutôt un coup du sort, il me faudra aller bientôt présenter mon travail sur l’habitat devant un public universitaire. Etant nettement plus embarrassée devant les groupes que sensible aux signes de récompense, je commence déjà à subir les piqûres de l’angoisse dans mon petit cœur (lequel apprécie très modérément ce genre d'exercice). Je vais et je viens dans la maison, je vis des hauts et des bas, j'ai envie de faire ma valise et de partir sans laisser d'adresse, me faire oublier, loin très loin. Heureusement, je me suis remise à lire Bachelard :
       Quel privilège de profondeur il y a dans les rêves de l’enfant ! Heureux l’enfant qui a possédé, vraiment possédé, ses solitudes ! Il est bon, il est sain qu’un enfant ait ses heures d’ennui, qu’il connaisse la dialectique du jeu exagéré et des ennuis sans cause, de l’ennui pur. Dans ses Mémoires, Alexandre Dumas dit qu’il était un enfant ennuyé, ennuyé jusqu’aux larmes. Quand sa mère le trouvait ainsi, pleurant d’ennui, elle lui disait : 
           - Et pourquoi Dumas pleure-t-il ?
       - Dumas pleure, parce que Dumas a des larmes, répondait l’enfant de six ans. 
       C’est là sans doute une anecdote comme on en raconte dans des Mémoires. Mais comme elle marque bien l’ennui absolu, l’ennui qui n’est pas le corrélatif d’un manque de camarades de jeux ! N’est-il pas des enfants qui quittent le jeu pour aller s’ennuyer dans un coin du grenier. Grenier de mes ennuis, que de fois je t’ai regretté quand la vie multiple me faisait perdre le germe de toute liberté. 
Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, PUF, p. 34

10 oct. 2017

Voyager : l'automne, la Langa




Des aléas nous ont forcés à prolonger de vingt-quatre heures notre voyage.
A peine avions-nous atterri à Genève que nous repartions vers le nord du Sud.
La Langa semblait nous attendre, toujours pareille à elle-même, 
avec ses bâtisses en brique orange, ses noisetiers, 
ses gens besogneux, appliqués à garder aux collines leur géométrique beauté. 
Dès le petit matin, les tracteurs se sont mis à fanfaronner sous nos fenêtres.
Nous avons plongé nos yeux dans le visage franc et rugueux d'Ivana,
nos fourchettes dans ses platées déraisonnables.
Nous avons embrassé du regard les châteaux, les colombes,  
les brumes matinales qui accompagnent toujours les dernières vendanges.

Et puis nous sommes remontés déposer ici nos bagages et nos souvenirs entremêlés. 
A chacun son travail : les ouvriers avaient fait le leur. 
Il nous restait quarante mètres carrés de vitrages à nettoyer.




9 oct. 2017

Vivre : refaire l'histoire




Certains jours, levant les yeux après mon assise,
je rêve d’un monde où Rohmer aurait tourné
Les matins de la pleine lune.
Dont l'histoire commencerait précisément à cette heure-là.

Peut-être que Pascale serait moins triste à la fin ?

8 oct. 2017

Vivre : vivace, ma non troppo


Largo porta Alfonsina / Otranto


Près de la torre Mata / Otranto


Portail (détail) / Cathédrale / Otranto


Le salon se trouvait près des murailles. Quand j'étais entrée, on m’avait dit : OK. On vous lave les cheveux. Le maestro ne devrait pas tarder. Je ne m’étais pas méfiée. L’apprenti m’a fait un shampoing en prenant tout son temps. J’avais fermé les yeux, en écoutant vaguement l'autre cliente échanger avec son coiffeur attitré. Les enfants, le soleil, la spiaggia... l’une et l’autre n’avaient pas l’air particulièrement pressés, pas plus que l’apprenti d’ailleurs et je m’étais laissée peu à peu couler dans la nonchalance du lieu.

Au moment où le maestro est enfin arrivé, j’ai trouvé qu’effectivement, il avait quelque chose d’un chef d’orchestre, avec ses longs cheveux grisonnants, partant dans tous les sens, son air vaguement dans la lune.

Puis il s’est approché de moi et là, là,  j’ai remarqué qu’il tremblait terriblement des mains. Un instant, je l’ai cru saoul. Et puis, non, quand il m’a parlé, j’ai constaté qu’il était tout à fait sobre et que ses tressaillements étaient probablement dus à un AVC, ou quelque attaque similaire. Du coup, peut-être par mimétisme, ou peut-être par instinct de survie, je me suis sentie tressauter moi-aussi. Quand il s’est saisi d’une paire de ciseaux et d’un peigne, un vent de panique s’est emparé de tout mon être. J’ai réalisé que j’avais juste deux ou trois secondes pour réagir, lever le camp, arracher ma serviette, m’enfuir avec mes cheveux mouillés et... ma tête encore intacte.

Or, j’ignore pourquoi, je suis restée. Crispée, certes, mais prête à mener l’expérience jusqu'au bout. J’ai toutefois eu la présence d'esprit de prononcer : non troppo ! non troppo ! Il m’a fait signe qu’il avait compris.

Les quinze minutes qui ont suivi ont été fort éprouvantes sur le plan cardiaque. J’observais autant mes battements que le maestro, lequel se révélait incapable de me tracer une raie droite sur le côté. Je l’ai tenu à l’œil quand il a entrepris de couper. Je me disais que je courais au désastre. J'ai invoqué San Pietro, Santo Stefano et tous les saint patrons de la ville. Et peut-être que ceux-ci m'ont entendue car… je dois dire… je dois dire qu’il avait mis au point une technique assez efficace, laquelle consistait à tenir fermement le peigne d’une main, le coude appuyé à sa hanche, tandis que de l’autre il venait cisailler les mèches contre les dents. Je dois dire aussi que j’ai des cheveux bouclés et sauvages, qui se prêtent à ce genre d’aventure. 

Au final, je suis ressortie indemne. J’ai quitté le maestro, l’apprenti, le salon, avec un sourire vaillant, et un soulagement certain, en me jurant qu'on ne m'y reprendrait plus.

R. était resté lire au pied des remparts près de la porta Alfonsina. Quand je suis allée le rejoindre, il m’a regardée d’un air ravi et a prononcé son plus grand compliment quand je sors de chez le coiffeur : Super: on voit pas de différence! (et je dois dire avec deux semaines de recul que le maestro a fait un boulot tout à fait correct).

Sur le moment pourtant, je n'en menais pas large, mon pouls a mis quelques minutes à retrouver sa vitesse de croisière. Heureusement, la lumière de midi pianotait sur les pierres et  des senteurs de sugo envahissaient les ruelles.Nous nous sommes dirigés vers la cathédrale et son superbe pavement, avec une pensée émue pour San Pietro, Santo Stefano et tous les saints Martyrs d'Otrante. 



7 oct. 2017

Voyager : vers un rêve





Ce matin-là, après une visite à la majestueuse cathédrale de Trani, joyau roman inébranlable face à la mer, nous nous étions engagés sur la nationale qui remonte vers le nord. Peu à peu, le paysage s’était fait maussade. A notre gauche, des carcasses industrielles abandonnées à leur sort. Sur notre droite, une bande de deux à trois cent mètres nous séparait du rivage, mais pas question de trouver une « spiaggia libera ». Ce n’étaient qu'enchaînements de propriétés privées, parkings, hôtels fermés, drapeaux en lambeaux, barrières, portails rouillés et cadenassés. Entre les deux : une ligne de chemin de fer oubliée, ça et là : quelques gares désaffectées. Ça respirait une fermeture désolante, qui n’était pas seulement due à l’arrière-saison. On aurait dit un paysage kleenex, répandu là après usage. A l'approche de Manfredonia, notre GPS avait déclaré forfait et nous avions vainement cherché un panneau indiquant l'emplacement des basiliques. Finalement, après quelques détours dans des banlieues désertes et désolantes, nous étions parvenus au site. 

Et là – là ! – nous avons soudain plongé dans une autre dimension. Le temps avait suspendu son vol. Sur les vestiges de l'ancienne basilique, dans la sobre présence de l'édifice roman et à travers le pouvoir évocateur de la construction contemporaine, le passé et le présent se trouvaient entremêlés. 

Nos heures de route, les incuries, les frustrations en tous genres s'étaient effacées d'un coup, comme par enchantement. Sous le soleil bienveillant de septembre, il ne restait que le vol inattendu d'une colombe et des mouvements d'émotion pure. Ce fut un moment de recueillement rare. Ce fut un scintillement. Ce fut un songe. 



Quelques repères en photo :

détail carte géographique / Musée du Vatican


 Les cartes mentionnaient déjà la basilique romane de Santa Maria di Siponto à la Renaissance.




La voici  aujourd'hui (détail)5
Vers 1936, des fouilles ont mis à jour les restes d'une basilique paléochrétienne, juste à ses côtés.


Photo exposée sur le site


En 2016, on a fait appel au jeune artiste milanais, Edoardo Tresoldi pour recomposer à sa manière le précieux édifice,
juste sur ses fondements. Pour ce faire, il a utilisé sept tonnes de treillis.
Sept tonnes de métal pour générer un univers de légèreté et de sereine évocation.