10 juin 2018

Vivre : les petits pas


Portail / Cathedrale Saint-Laurent / Trogir 

Après une discussion avec M. :

Qu’est-ce qui fait que, croyant opter pour des solutions radicales en opérant un virage à 180 degrés, on se retrouve à vivre exactement les mêmes difficultés ? Qu’est-ce qui fait qu’une simple virgule peut changer sensiblement le sens d'un énoncé ? Qu'est-ce qui fait qu'un sourire (quelques muscles étirés) peut vous sauver un matin ? C'est sûr : on devrait davantage en appeler au pouvoir des petits riens.

9 juin 2018

Voyager : mourir un peu


Cathédrale de Šibenik 

Vivre la chance de quitter un endroit l’âme barbouillée, le cœur chaviré, 
embrasser, tenir tout contre soi ceux qu'on a rencontrés,
serrer très fort des mains, souffler au loin des baisers. 
Connaître la douleur de trop de tendresse. **

** Khalil Gibran

8 juin 2018

Voyager : le trop-plein










A l'aller et au retour
Deux fois par jour
Ralentir pour m'extasier
Le cœur labouré
Les yeux embués
Par la tendresse. 

7 juin 2018

Vivre : le dernier concert


Loggia / place Ivana Paula II / Trogir


Sous les vols déchaînés des hirondelles, ils s’embrassaient et ils pleuraient. Ils riaient aussi, mais avec tant de larmes. Après six années ensemble, sur les bancs de leur lycée, dans les rangs de leur chorale, ils étaient en train d’apprendre qu’il faut perdre pour gagner. Qu’il faut accepter de lâcher pour trouver autre chose, ailleurs. Alors ils ne cessaient de se prendre dans les bras les uns des autres, pour se rassurer, pour être certains de pouvoir franchir le pas. 

A les regarder, on se sentait en proie à des émotions fortes. On avait envie de les consoler. Leur dire que parfois, très souvent même, les choses ne se perdent pas. Elles sont toujours là. Elles se tapissent dans un coin de la  mémoire. Elles se trouvent quelque part. Les choses s'en vont à tire d'aile et puis reviennent un jour sans crier gare. 

6 juin 2018

Vivre : bonheurs et tremblements





Voir arriver la tribu de Pakis et observer les mères déverser sur leur progéniture blasée
moult crème solaire, interdictions, avertissements et vociférations
avant d'aller toutes trois se baigner, rigoler et s’éclabousser "ouanne, tou, triiiiiiiii"
Découvrir entre deux rochers, protégée par des oursins et des étoiles de mer, une nursery.
Hésiter de longues minutes au supermaket devant le choix impressionnant de sardines en boîtes.
Sur la route, saluer à coups de "bog" "bog" des écoliers croates.
Saluer aussi les scarabées, les hirondelles et les papillons.
Et tant qu’on y est saluer les gens penchés sur leurs champs ("dobre vece" "dobre dan").
Acheter devant les remparts de la vieille ville à un libraire breton
un bouquin traduit de l'allemand, écrit par un jeune auteur serbo-bosniaque.**
 

Se découvrir pauvre Robinson impuissant face à une décharge au cœur d’une crique idyllique
(eau cristalline, ondées turquoises et oursins à profusion).
Pester et tordre le plastique trouvé au large, le nouer pour le ramener
(sur sa poitrine, comme un bébé qu’il s’agirait de protéger)
Entendre qu’on a trouvé trois seringues sur la plage
Apprendre qu’une overdose a tué dernièrement un gosse du village.
Rentrer pour la dernière fois par le chemin qui longe le rivage. 


** Saša Stanišić, Le soldat et le gramophone, Stock, 2008 


4 juin 2018

Vivre : les heures bleues




L’heure bleue est la période entre le jour et la nuit où le ciel se remplit presque entièrement d’un bleu plus foncé que le bleu ciel du jour. Cette couleur est particulièrement prisée des photographes dans le cadre de la photographie de nuit. Wikipedia. 

Pour Reinette, en revanche, il s’agit d’un autre moment : Tu connais l’heure bleue ? En fait, c’est pas une heure. C’est une minute. Juste avant l’aube, il y a une minute de silence. Les oiseaux de nuit arrêtent de chanter et ceux de la journée n’ont pas encore commencé. Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, E. Rohmer. 

Ici, c’est encore autre chose. Le soir, après que nos couverts ont terminé de cliqueter et que le clocher a sonné neuf coups fatigués, le ciel blêmit jusqu’à la blancheur. C’est l’heure dense et belle qu’on qualifie de bleue, mais qui renâcle à bleuir, comme si le ciel ne voulait pas céder à la nuit. Insensiblement, pourtant, la brise se fait insistante, et les chats repus se taisent. Dans les arbres, les échanges perdent peu à peu de leur impétuosité, les réparties tardent à arriver, les tons ont tendance à baisser. On assiste à un net décrescendo dans les trilles.

Ce chant sera-t-il le dernier ? Curieux, absorbés par le charme de cette heure invraisemblable, nous tendons l'oreille, immobiles. Non. Encore un tremolo par-ci, comme une répartie un peu lasse. Et puis un autre par-là, venant du pin parasol. Un battement d’aile agite le citronnier. Un dernier cri, avant la nuit. Le clocher sonne la demie. Et enfin, le silence s’installe.

Un silence tout relatif, puisque les chiens au loin prennent le relais, ainsi que les grillons. Et puis d’étranges oiseaux nocturnes se mettent à déverser leurs sons aquatiques sur toute l'île. Ces couche-tard ne cesseront leur bamboche qu'aux premières lueurs de l'aube.  

Sur le coup de quatre heures, nous serons tirés de nos rêves par un joyeux tintamarre : une armée de lève-tôt, après avoir croisé dans les branches leurs compères fêtards, entonne une ode en l’honneur des rayons azurés. 

C’est ce moment précis que Rohmer a saisi dans son court-métrage. Le premier matin, Reinette en chemise de nuit immaculée, au beau milieu d’un champ, se désespère de s’être réveillée trop tard. Elle est au bord des larmes. Elle qui voulait montrer à Mirabelle, son amie des villes, la beauté d’un profond silence, ne peut réprimer son intense déception.
 
Nous, en revanche, on lève les paupières sur la langue turquoise de Peljesac qui s'allume au loin. A peine le temps de se dire que cet incendie est mirobolant, qu'il faudrait se lever pour l'admirer, qu'on replonge illico dans nos draps.

Au retour, on se promet de visionner le dvd, et les images de Rohmer nous rappelleront inmanquablement les citronniers, tous les pépillements célestes, et les mille nuances de la nuit étoilée.

 

2 juin 2018

Vivre : stilll life / 45





Ces keks aux céréales complètes j’en raffole : sur la  plage, en fin d’après-midi, elles constituent le goûter idéal. Elles me rappellent les galettes dont ma grand-mère tapissait le fond d’une boîte en fer blanc dans les années soixante. Elle rencontrait alors un succès mitigé quand elle soulevait le couvercle. Ces galettes beigeasses ne nous disaient rien. Nous faisions la moue et nous lui indiquions les marques qui diffusaient leur publicité à la télévision. Plus sucrées, plus colorées, plus attractives avec leurs arômes chimiques framboise ou chocolat. Face à nos revendications répétées, notre nonna finissait toujours par sortir de son immense tablier noir quelques pièces de cinquante lires et nous foncions comme des bolides à l'épicerie du village.
 
Ici, sur le sable, je savoure des moments de pur bonheur gustatif qui me font retrouver ma grand-mère Elena, mes étés parmi une ribambelle de cousins et la volupté d’une pâtisserie industrielle dont la recette n’a certainement pas varié depuis l’époque titiste. Tout cela (tout cela!) pour le prix modique de 9,87 kunas.