7 févr. 2023

Vivre : le bon tempo

 

Depuis la lecture de Rosa (une lecture qui demande à être re- et reprise), me voici happée par les questions de résonance. Ne pas aller vite pour aller vite, ni obligatoirement lentement. Ne pas rechercher la course pour la course, et l'accumulation pour l'accumulation, ni ralentir pour le simple ralentissement. Ne pas aller cogner le réel pour suivre on ne sait quelle chimère (les piles à lire, les contacts à assurer ou à se défaire, en être ! surtout en être!). Voilà. Le résumé tient en un mot : ne pas oublier d'être pour en être.

6 févr. 2023

Vivre : M. a craqué

 
Assunzione della Vergine (dett.) / Cerchia del Vasari / Fraternità dei Laici / Arezzo
 
M. a craqué. Son regard s'est mis à tressauter. Ses affirmations se sont mises à chanceler. Elle n'est plus celle qui avait une opinion sur tout, un agenda rempli et une liste de contacts bien fournie, celle qui avait tout lu, tout vu, tout compris. Sa morgue l'a quittée, son assurance abandonnée. Elle qui avait deux manières de regarder les gens : ceux qu'elle toisait - auxquels elle consentait parfois à expliquer - et ceux qui éventuellement lui serviraient - qu'elle ne cessait d'envier et d'inviter - elle si prompte à définir des catégories, la voici qui ouvre de grands yeux stupéfaits quand elle découvre qu'on la considère sur un pied d'égalité. Elle peut échanger, elle peut parler, de ses cheveux qui dessinent des toiles au fond de sa baignoire, de tout ce qu'elle a perdu au cours des derniers mois. Elle découvre des regards qu'elle ne connaissait pas. Qui se déploient ni au-dessus, ni au-dessous, mais bien en face de soi.

5 févr. 2023

Vivre : still life / 127

 

 
Quand on me demande quel est mon loisir préféré. Quand on me demande quel sport je pratique le plus souvent. Quand on me demande quel est mon plus sûr moyen de me calmer. Quand on me demande ce qui me donne la confiance et la force d'espérer. Quand on me questionne sur mon régime minceur et la longueur de mes foulées. Quand on me demande ce qui me fait lever le matin. Je réponds immanquablement : le chien. 

4 févr. 2023

Regarder : la naissance d'une vocation

 
Bédouins en train de danser / Sud de Bagdad / Irak / 1956

Au Palazzo Grimani, une des photographies qui m'a le plus marquée représentait deux femmes exubérantes, en train de danser aux portes du désert, accompagnées de deux musiciens, de quelques enfants et de leur maigre bétail. Il se dégageait une telle énergie de cette image que, la regardant, on se sentait revigoré, on éprouvait l'envie de se mettre à bouger, tant elle symbolisait la joie de vivre et la liberté. En s'approchant, on remarquait que ce qui voltigeait derrière les femmes, ce n'était pas des voiles sombres, assortis à leurs robes, non : c'était leurs chevelures, denses, ondoyantes, qui paraissaient vouloir les emporter comme des ailes.

L'exposition consacrée à Inge Morath était axée sur sa présence à Venise. Mais on y montrait également 43 tirages sous l'intitulé "The best of" qui retraçaient les moments forts de sa carrière, à travers les nombreux voyages effectués depuis ses débuts, dans les années 1950 jusqu'en 1998. Inge Morath a été une grande voyageuse, polyglotte, curieuse de l'humain et investie dans les rencontres qu'elle était amenée à faire. Elle disait : "La photographie est essentiellement une question personnelle : la recherche d'une vérité intérieure." De fait, ses sujets de prédilection furent les scènes de voyages et les portraits.

Son histoire avec la Sérénissime commence en novembre 1951, quand elle y débarque en voyage de noces avec son premier - et très éphémère - mari. Les conditions sont particulières : la ville est envahie par une acqua alta d'une exceptionnelle ampleur. Elle appelle Robert Capa et lui signale que la lumière est très belle. Il devrait envoyer quelqu'un pour un reportage. Il lui répond : Impossible. Et pourquoi tu ne le fais pas, idiote ? (Elle rapporte ce mot : "stupid". En fait, elle n'y avait pas pensé parce qu'elle travaillait dans le milieu à légender les images des autres.)
 
Elle fonce alors dans un magasin et se procure un rouleau de pellicule. Elle lit les instructions. Elle ne connait rien à la technique et utilise un appareil photo offert par sa mère des années plus tôt, qu'elle n'employait jamais. Dès le premier déclic, elle comprend que c'est la manière parfaite pour exprimer ce qu'elle ressent.
 
Ce fut une révélation. Me rendre compte en un instant de ce que j'avais porté en moi depuis si longtemps. Après cela, plus rien n'aurait pu m'arrêter. J'ai parcouru la ville, m'arrêtant sur les ponts, à l'entrée des églises, dans tous les coins qui me semblaient prometteurs. Puis, je suis arrivée au bout du film. J'en ai racheté un autre et j'ai décidé que je deviendrais photographe.

Quatre ans plus tard, alors qu'elle fait partie de l'Agence Magnum (c'est la première femme à entrer dans l'agence) elle retourne faire un reportage dans la lagune. Nous sommes en 1955. La revue d'art L’œil l'a choisie pour un reportage destiné à illustrer un ouvrage de Mary Mac Carthy, Venice observed. Dans ce livre, l'écrivaine étasunienne décrit sans fioritures la ville comme "arriérée", populaire, bien éloignée des fastes du passé. 

Inge Morath était censée consacrer une semaine à ce travail. Elle resta trois mois et ses photographies dévoilent la ville sous un aspect qu'on pourrait qualifier de "néo-réaliste". On sent l'influence de Cartier-Bresson, dont elle fut l'assistante et l'apprentie, dans le regard porté sur les atmosphères et les habitants.

Scène dans une place

Campo dei Mori, Cannaregio
 
 
Burano / Femmes dentellières au travail

Barque et veilles murailles

Corbeilles et balais


Chat dans une calle
 
En découvrant ces tirages, on est surpris par une chose fondamentale : combien Venise était habitée, vraiment habitée, il y a 70 ans. Habitée comme peuvent l'être aujourd'hui encore Naples ou Palerme. Ces dernières années les hôtels et les locations de vacances y ont pris un essor exponentiel. La ville apparaît de plus en plus comme un décor de cinéma. On y trouve encore ça et là un ou deux artisans, quelques commerçants, quelques alimentari mais en y regardant de près les nourritures présentées semblent destinées à préparer de rapides en-cas, des repas improvisés, des spaghettis, trois cuillères de pesto, dans des cuisines IKEA. Sur la ligne 2, on voit les ménagères de la Giudecca monter avec leur chariot pour attraper le tram et faire leurs achats à Mestre. Venise apparemment parvient mieux à faire face aux inondations d'acqua alta qu'aux marées touristiques en crescendo.

 

3 févr. 2023

Vivre : transitions


 Les matins sont glacials, les soirées quasi estivales.
Nous déboulons sur la plage parmi les chants de coqs.
Nous la découvrons plus tard envahie de rires et de disputes.
C'est la fin d'une traversée et c'est quelque chose qui débute.
C'est une saison particulière. C'est l'hiver et ce n'est plus l'hiver. 
On se secoue d'un lent engourdissement, on déplie ses ailes.
Le ciel nous invite : le temps est venu de se mettre en route.

2 févr. 2023

Lire : saigner l'Histoire


 

Art Spiegleman a mis quelque vingt ans à réaliser "Maus" ("Souris" en allemand). Avant de devenir le roman graphique que nous connaissons, il a été publié en divers chapitres pendant des années dans la revue "Raw", consacrée aux arts graphiques et créée en 1978 par Spiegelman et sa compagne, Françoise Bouly.
 
Même si le premier chapitre a paru dans Rauw en décembre 1980, A. S. a commencé son travail d'investigation sur l'histoire de sa famille (et plus particulièrement sur celle de son père au travers d'innombrables entretiens) dès le début des années 1970.

Maus est constitué de deux parties. Le premier tome s'intitule "Mon père saigne l'Histoire" et suit la trajectoire des deux parents de l'auteur, Vladek et Anja Spiegelman, deux Juifs polonais vivant dans la région de Sosnowiec, depuis leur rencontre jusqu'au moment de leur arrivée à Auschwitz. Le second, "Et c'est là  que mes ennuis ont commencé", raconte l'expérience de l'univers concentrationnaire, essentiellement du point de vue du père, les parents ayant été séparés dans le Lager, la mère dirigée dans le quartier des femmes, à Birkenau. Ils ne se sont retrouvés qu'à la fin de la guerre, pour trouver refuge en Suède, où est né l'auteur, avant de rejoindre les États-Unis).

Maus, précison-le, n'est pas seulement un ouvrage historique : il traite également du présent (le présent correspondant au travail d'investigation, quand l'auteur se rend régulièrement en visite chez son père pour l'interroger et l'enregistrer afin de rassembler les pièces éparses du puzzle que constituent les souvenirs du vieil homme). 
 
 
Il y a donc plusieurs niveaux de narration : le passé familial, comportant la période ayant précédé la guerre, les persécutions et le déroulement de la déportation; le présent, qui se déroule lors des échanges successifs entre le père et son fils au fil des années et qui dévoile leurs relations passablement complexes, voire houleuses; il y a également un troisième niveau, dans lequel on perçoit l'auteur comme représentant de la génération d'après, celle dont les parents ont survécu à l'Holocauste, qui a subi le traumatisme par contrecoup, sans toujours avoir été informée ou n'ayant obtenu que des bribes d'information sur le passé. 
 

Cette partie est traitée avec beaucoup de naturel et de justesse. On apprend que l'auteur est passé par des phases de grave dépression dans sa jeunesse, que sa mère s'est suicidée en 1968, que ses parents ont eu durant la guerre un fils aîné, Richieu, dont le portrait trônait dans la chambre parentale (l'enfant est mort en 1943, empoisonné avec deux cousins par une tante qui voulait leur éviter de connaître les atrocités d'Auschwitz).
 
 
On pourrait ajouter un niveau supplémentaire : la méta-narration, quand A. S. évoque ses peurs et ses doutes face à l'immensité de la tâche qu'il se propose d'accomplir. Avec une franchise non dénuée d'humour, il évoque la lourde responsabilité que représente le rôle de transmettre l'histoire des siens. Comment raconter sans altérer, comment dire sans trahir ? (Ce point sera développé par la suite dans Metamaus, paru en 2011, qui revient sur la genèse de l’œuvre). Au long de son travail, il est accompagné par un psy, Pavel, rescapé de Terezin et d'Auschwitz.


Tous ces niveaux de narration sont très importants et font de ce roman graphique un chef-d’œuvre d'habileté dans la construction: il contient de nombreuses histoires dans l'histoire, qui s'imbriquent et se révèlent extrêmement bien organisées entre elles. La densité du récit, le nombre des personnages évoqués pourraient donner lieu à de la confusion. On pourrait aisément s'y perdre, si ce n'est qu'Art Spiegelman se montre un maître non seulement au niveau du scénario, mais également des moyens graphiques utilisés pour permettre une lecture aisée.

Ainsi, les dessins sont tous en noir et blanc. Ils évoquent par leur sobriété la gravure sur bois. Les planches contiennent essentiellement des cases petites, focalisées sur des personnages et contenant pratiquement toutes des dialogues. Il émane quelque chose de condensé dans ces pages, quelque chose qui évoque l'enfermement, le rétrécissement. On trouve ça et là de rares cases plus grandes, avec des descriptions d'espaces élargis ou des plans.
 

Les récitatifs sont brefs et les échanges entre les personnages très factuels, dénués de pathos. Ils sont constitués de mots issus de toutes les langues utilisées durant les années de déportation, ce qui rend les dialogues très vivants. Mais c'est surtout l'écart entre l'anglais parlé par A. Spiegelman et l'anglais bien particulier parlé par son père, maladroit, typé, marqué par sa culture d'origine, qui contribue à la véracité du témoignage  (ce décalage linguistique est très bien rendu par la traductrice, Judith Ertel).
 
Les personnages ont des visages d'animaux : il y a les Juifs présentés en tant que souris; les Allemands représentés en chats; les Polonais en cochons. Quand certains veulent passer inaperçus dans une autre communauté, ils portent un masque dont on perçoit la cordelette.

On pourrait bien sûr parler pendant des heures de la richesse de cette bande dessinée. De son contenu. De sa forme. De son accouchement. De sa réception dans les divers pays où elle a été diffusée. "Maus" est un univers artistique et littéraire, une aventure complexe et passionnante. A travers cette œuvre, Art Spiegelman a réussi à donner ses lettres de noblesses au neuvième art (le terme de "roman graphique" s'est sans doute imposé par le biais de cet travail fondamental). On constate ici que la BD  porte en elle toutes sortes d'atouts majeurs : à travers des traits et des formes, elle s'adresse non seulement à l’œil et au mental du lecteur mais aussi à son imaginaire et son message est d'autant plus percutant. C'est un art à la fois très évocateur et en même temps il permet une prise de distance. Raison pour laquelle ce médium se révèle particulièrement apte à toucher un large public, de tous horizons et de toutes cultures.
 
 
Notons que la BBC a réalisé en 1987, suite au succès éditorial de la première partie, un documentaire présentant le voyage d'Art Spiegelman et de sa compagne en Pologne pour y retrouver des traces documentaires :



Les deux tomes ont été publiés en version originale respectivement en 1986 et 1991. L’œuvre intégrale a reçu le prix Pulitzer en 1992. En français, il est possible actuellement de trouver la version intégrale, ou alors les deux tomes vendus séparément brochés (ce qui rend plus aisée leur lecture).  
 

MAUS NOW : Un excellent complément à la lecture de Maus : recueil de textes émanant de 21 critiques analysant l'oeuvre.
 
 
 

 
 
 
Lecture proposée dans le cadre des lectures communes autour de l'Holocauste.
Merci aux organisateurs. Autres livres présentés : 
La maison des souvenirs et de l'oubli, Filip David                         
 
 

1 févr. 2023

Vivre : le soulagement

 
Vocazione dei figli di Zebedeo (dett.) / Marco Basaiti / Gallerie dell'Accademia / Venezia

En répondant "non" à la femme médusée, je ressentis très précisément, au centre de mon talon, le sens de l'expression : "s'ôter une épine du pied".