30 sept. 2021

Vivre : ça, moi et surmoi

 
Composition avec rouge et noir / Piet Mondrian / Kunstmuseum / Basel
 
La rentrée. Plus que jamais, nous voici confrontés aux limites. Celles que l'extérieur nous fixe et qu'il s'agit d'accepter. Celles que nous nous imposons, pour mieux atteindre les buts que nous nous sommes donnés. On a beau tergiverser, tenter de contourner, voire pester : où qu'on se dirige, les limites sont là et il faut s'y coller.

 


29 sept. 2021

Vivre : question de regard

 

Portrait d'un homme (détail)/ Michel Sittos II / Mauritshuis / La Haye

 
L'envie : le désir qui enlaidit.


28 sept. 2021

Voir : quand les liens font mal

 

Visionné hier soir ce film tiré d'un roman de Tatiana de Rosnay. N'ayant pas lu le livre, paru en 2009, je n'ai pu qu'évaluer la version cinématographique. Je ne suis pas certaine qu'il s'agisse de grand cinéma (un traitement proche de la série télévisée, un certain nombre de personnages manquant d'épaisseur, un emballage trop édulcoré). Il n'empêche que cette histoire aux allures de polar tient en haleine : le spectateur, qui s'identifie au personnage principal, se voit très vite en proie à un besoin de vérité viscéral.

Qu'est-ce qui cause tant de mal à Antoine, le protagoniste quadragénaire qu'on découvre largué, en pleine perte de repères dans tous les domaines de sa vie ? Qu'est-ce qui le pousse à se mettre en danger et à faire courir des risques sérieux à tout son entourage ? De quels mots a-t-il besoin et de quels maux doit-il être guéri ?
 
Un film qui traite des familles et de leurs secrets. Des secrets qui tyrannisent, exigent mensonges et omissions, imposent le silence. Tatiana de Rosnay aime sonder les mystères du passé et aller inciser ses plaies infectées. On la perçoit comme une narratrice bien plus qu'une écrivaine. Elle cisèle la trame d'un récit davantage que le style qui le porte. C'est sans doute ce qui fait d'elle une auteure très prisée par le cinéma. 
 
Ici, le secret diffuse un poison qui peut briser un être et risque d'aller se transmettre de génération en génération. Il réclame une victime désignée, un bouc émissaire. La souffrance d'Antoine permet de faire tenir debout tout le système : les sourires, les célébrations, les embrassades ne peuvent exister que si cet anti-héros dysfonctionne. Peu importe qu'il souffre et paie le prix fort. C'est le coût à payer pour la cohésion de sa famille : tous les membres font alliance autour de cette évidence.
 
Mais, heureusement, Antoine se révèle un emmerdeur rempli d'énergie et de ténacité et, contrairement à ce qui peut se passer parfois dans la vraie vie, l'histoire lui ménage la meilleure des issues. Quant à ceux qui regardent, au final, ils approuvent les films plutôt moyens quand ils se terminent bien.

27 sept. 2021

Vivre : let it be / 23

 
New York 1939 / Helen Lewitt / coll. Martin Z.Margulies

Une autoroute conduisant vers le Nord, un axe très fréquenté. Un ciel couvert où les nuages ne tardent pas à menacer. Première gouttes soudaines, qui deviennent vite des trombes tandis qu'au loin on perçoit des éclairs. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, la grêle est là, qui grise le paysage et floute les silhouettes.
La circulation se fait prudente, se ralentit. On hésite à  se ranger sur la bande d'urgence, comme certains. Ou à poursuivre avec précaution, en misant sur le caractère très local de ces fulgurants phénomènes. On suit les phares qui précèdent. On avance avec peine.
Or, voici tout à coup, qu'à l'approche d'un pont la circulation est stoppée. On s'inquiète : un accident dû aux conditions aventureuses ? On craint des blessés. 
Mais non : on découvre deux rangées de trois voitures qui se sont tout simplement parquées à l'abri et attendent que l'orage passe. Bloquer la circulation : leurs chauffeurs n'ont rien trouvé de plus pratique pour soustraire à d'éventuelles bosses leur précieuse carrosserie. Après moi, le déluge, je ménage ma tôle chérie.
On klaxonne pour se frayer un passage à l'extrême gauche de la chaussée. On suit la colonne ainsi formée et, comme prévu, au bout de quelques minutes, on voit la grêle, puis les trombes enfin s'apaiser. En retrouvant des trouées d'azur dans le ciel rasséréné, on se remémore l'incident, en espérant qu'il n'ait pas généré à l'arrière des accidents à la chaîne. Certains, donc, pour pavaner dans leurs chers véhicules, pour ménager leurs chères carrosseries - peut-être pas tout à fait payées, probablement mal assurées - n'hésiteraient pas à mettre des vies en danger... On n'en finit pas d'être étonné...

26 sept. 2021

Vivre : still life / 102

 

Les objets, on le sait bien, sont chargés de mémoire et d'affects. Sur le marché du vendredi, dans la petite ville qui vit naître Arnolfo, rien n'avait en apparence changé. On n'entendait que des accents toscans, avec cette manière unique de ne pas prononcer la lettre "c", en conséquence de quoi ils sont bien les seuls qu'on apprécie d'entendre commander un "rrorra-rrola". La bourgade apparemment n'avait pas assez d'attraits pour se voir envahie. Pas assez élégante, pas suffisamment restaurée. Avec les années, elle n'avait rien perdu de son atmosphère : derrière les étals, des paysans de la région, avec leurs produits non calibrés, des vendeurs bonimenteurs, mais sans excès.  
A la terrasse du Gran caffè Garibaldi, on continuait de servir mille déclinaisons de sublimes pâtisseries. Les grands-pères partageaient des panini au jambon avec leurs minuscules petites-filles. Des mammas toutes en rondeurs exhibaient des tops en léopard. Je me suis approchée d'un stand de seconde main tenu par une femme au regard céleste et au sourire généreux, qui était en train de promettre des oreillers à une femme voilée. Elle prenait aussi le temps de prodiguer des conseils de lavage pour deux euros de vente non assurée. Elle nous a cédé à un prix dérisoire un grand drap de lin, avec initiales brodées, qui servira de nappe pour de futurs soupers. Et tant qu'à faire : deux serviettes aussi, pour les invités.

25 sept. 2021

Vivre : entre Est et Ouest

 

Face à la piazza, à l'heure de l'apéro, l'heure où les touristes de jour s'en vont dare-dare rejoindre leur car, l'heure où certains s'arrangent pour passer et repasser, histoire de voir et d'être vus, l'heure où s'asseyent des amoureux éperdus qui s'enlacent ou des amateurs concentrés penchés sur leurs glaces, elle avait prestement abandonné le cahier où elle traçait des lettres dans sa langue d'origine et s'était mise à grattouiller P. tout en lui susurrant des mots doux en japonais. Elle semblait avoir établi avec lui un lien de tendre complicité. 
Au bout d'un long moment, elle s'est tournée vers moi. Elle s'appelait Kyoshi et vivait depuis 22 ans en Italie. Elle regrettait de ne pouvoir adopter de chien, car elle vivait seule. Elle a dit : "Je n'ai personne, pas de mère, pas de sœur, qui pourrait s'en occuper quand je devrais aller travailler" (elle importait pour ses compatriotes du vin et de l'huile, toujours à la recherche de produits de qualité). 
A part l'attrait pour les clébards, nous nous sommes découvertes un autre intérêt commun : nous attabler à une terrasse et observer les gens déambuler (et dieu sait si, sur le Campo, des gens de tous âges, de toutes origines, de tous gabarits aimaient venir se balader). Nous avons convenu qu'observer et leur inventer des histoires, observer et s'en amuser, observer et décrypter étaient des passe-temps dont on ne pouvait se lasser. Il entrait de ces analyses autant de psychologie que d'appréciations sociologiques, autant d'imagination que de subtiles déductions.
Elle avait une conversation assez particulière, qui lui faisait dire des choses très graves sur un ton léger et des choses très légères avec une absolue gravité. Quand elle voulait acquiescer, elle prononçait aaah aaah de façon très concentrée, en fixant un coin de sa table, comme si elle était sûre d'y trouver l'assurance de m'avoir bien interprétée.
Elle ne semblait pas avoir été très heureuse dans son pays, dont elle trouvait les manières trop rigides et codifiées. Elle disait préférer l'exubérance et la spontanéité du pays qui l'avait accueillie. Parfois, dans son regard passaient des ombres fugaces, peut-être le simple reflet des nuages que le ciel drainait. Ou peut-être le signe qui rassemble ceux qui sont voués à être constamment à cheval entre deux réalités. Qui sait ? Peut-être songeait-elle qu'elle serait toujours d'une part une Asiatique particulièrement spontanée et de l'autre une Nippone jamais assez docile et adaptée ?

24 sept. 2021

Vivre : la pagaille

 
Sanitaire, économique, sociale, mondiale, la crise est bien présente et ne cesse d'être évoquée, scrutée, analysée. Mais... ce stress personnel que chacun est tenu d'intégrer, ce stress qui agite, qui fait tanguer, qui court dans les rues et s'empare des lieux, qui envahit les existences, les perfuse et se diffuse, ce stress insidieux : en prendre pleine conscience. Éviter de naviguer dans le brouillard. Garder les yeux ouverts (et, si possible, le cœur aussi). Se garder d'ajouter du gâchis à toute cette gabegie.