31 juil. 2022

Vivre : il y a dans l'été

 
Abbaye de Silvacane / 2018
 
Il y a dans l'été ce sentiment de vide qui s'invite soudainement, des places de parcage miraculeusement libres, des commerçants somnolents, des librairies désertes et des mises en attente qui durent trop longtemps. Il y a sur les étals des fruits qui n'en finissent pas de se languir et des cageots qui désespèrent de trouver preneur.
Il y a dans l'été un besoin subit d'accélérer le temps (un besoin qu'on méprise habituellement, qu'on rejette absolument). Une envie folle d'aller rejoindre autre chose, quelque part, ailleurs. Une incitation à aller boire d'autres verres sur d'autres terrasses, devant d'autres paysages, d'autres silhouettes, d'autres babillages.
(quels nécessités à assouvir ? quelles réalités à fuir?)
Il y a aussi dans l'été une invite à se recentrer, se retrouver, se réinventer. Il y a des crayons qui attendent de larges feuilles qui sauront leur rendre le goût d'esquisser, il y a des formes et des couleurs - des verts très turquoise, des grenats très framboise - qui ne demandent qu'à se faire remarquer. Il y a une urgence de l'été, entre vigueur et repli, une aspiration à être une multitude de choses en même temps. L'été : la saison des infinis tiraillements. 

30 juil. 2022

Vivre : vénéneuses emmerdeuses

 
Keith Haring / Affiche du Montreux Jazz Festival 1983
 
Impudentes bourdonnantes, exaspérantes gourmandes, 
touche-à-tout, passe-partout, risque-tout,
jamais invitées, jamais rassasiées, mais toujours attablées, 
éternelles pique-assiettes, malhonnêtes trouble-fête 
exécrées, mais obstinées : les guêpes.

29 juil. 2022

Ecouter / Lire : un jour d'acqua alta

 
 
Ces jours-ci, pour faire durer le plaisir, je lis au compte-gouttes le dernier ouvrage de Chantal Thomas, Journal de la nage, un journal qu'elle a tenu très exactement du 6 juin au 29 août 2021 au sortir du confinement : elle y consigne avec un regard impressionniste tout ce qui a trait à ses baignades tant attendues, effectuées ou parfois annulées au large de Nice, les rencontres qu'elles occasionnent, les associations que son érudition lui permet d'invoquer, des réflexions qui remontent à flot. 
La mer n'a pas d'âge. Elle ne procède pas, à l'image des montagnes, par strates successives datables. L'effacement est son principe. Chaque vague annule la précédente. Être propulsé dans l'intemporel constitue un élément de la joie de nager. La mer n'a pas d'âge, le nageur non plus.[p.115-116]
Durant l'été - et surtout en cet été caniculaire - j'aime en guise de sieste réécouter des podcasts de mes émissions préférées. Je me retrouve en errance, dans des lieux attirants où je ne voudrais surtout pas me trouver en ce moment, à Athènes ou à Tanger. Ou comme hier à Venise, retrouvant l'écrivaine éprise de natation et sa journée particulière

Si j'aime tant réécouter les interviews de ces invités radiophoniques, écrivains, artistes, acteurs, des êtres que je ne rencontrerai jamais, c'est que, par-delà les territoires et les années, à les entendre je me sens reliée à eux par toutes sortes d'affinités, des points communs qui se révèlent des miroirs, ne sont pas sans rappeler les coups de foudre de l'amitié.

Chantal Thomas est un personnage étonnant : elle est comme personne. Spécialiste du XVIIIe siècle, du marquis de Sade en particulier, elle appartient totalement à son temps. Reconnue et encensée, elle semble prendre le succès avec une certaine distance, non dénuée d'ironie. Nomade dans l'âme et dans ses relations, elle aime flotter dans un monde de légèreté et d'impermanence.

Sa journée particulière est une journée d'acqua alta à Venise, vécue au printemps 1997, le soir-même où elle débarque dans la ville. L'académicienne raconte un appartement loué dans le Ghetto, son émerveillement à rentrer chez elle les pieds déchaussés, établissant un pacte avec la Cité des Doges, enveloppée d'eau et d'obscurité. Elle évoque sa rencontre avec Ugo Pratt, son plaisir d'écouter Patti Smith, sa passion pour l'élément aquatique, pour Casanova et pour les départs. 
 
Où qu'elle se trouve, elle aime prendre son temps, glaner impressions et images, ramasser des coquillages (dont elle garde les plus jolis). Elle aime musarder dans les villes, dans Venise en particulier dont les ciels lui rappellent Tiepolo, poser sur tout ce qui l'entoure un regard attentif et sensitif. L'écrivaine parle avec lenteur, elle prend tout son temps pour se raconter. Et c'est sa diction prudente, presque hésitante, qui fait qu'on a très envie de l'entendre. A un certain moment, on tend l'oreille, car elle confie :
Quand j'arrive dans une ville, que je m'installe dans un hôtel ou dans un appartement, j'aime beaucoup me l'approprier et le meubler d'objets, ténus souvent, achetés sur place, de petites tasses, ou un vase, et le fleurir, et comme j'aime les cartes postales, je les dispose et je continue de vivre avec des tableaux et des paysages que j'ai admiré pendant la journée. C'est un monde léger qui me satisfait absolument.
C'est rare, une personne qui, alors qu'elle est en voyage, s'aménage une chambre, s'approprie un lieu, même pour seulement quelques jours,  histoire de se créer un territoire personnel éphémère, un peu comme quand, enfants, on se créait une cabane et cet espace devenait notre monde le temps d'une longue après-midi. Dans un univers léger et transitoire, se construire des bulles provisoires, qui satisfont absolument notre esprit nomade et inconstant. Ah, cet esprit et cette personne, comme on les comprend!
 

28 juil. 2022

Vivre : prendre ou pas


Questine / Claude Garrache / Granet XX / Aix-en-Pce
 
 La flatterie : mettre à nu cette fausse amie
Le compliment : croire à son encouragement
 

27 juil. 2022

Vivre : plonger

 
Acrobate provenant de Cnossos/ musée archéologique / Heraklion

Nager : un des plaisirs de l'été et, par temps de canicule, ce plaisir se fait impérieuse nécessité. A Berne, la rivière Aar décrit une boucle autour de la vieille ville. C'est un beau cours d'eau qui charrie depuis les Alpes des flots clairs, non contaminés (un tantinet fougueux, il faut bien l'avouer).
La ville propose plusieurs piscines gratuites, généreusement ouvertes à un large public. Mais surtout, elle offre un long trajet bien balisé aux nageurs désireux de se la couler douce en admirant le paysage, le Palais fédéral ou la cathédrale.
Plonger dans cette eau ne signifie pas forcément nager : il suffit de se laisser porter. Ne rien faire, juste lâcher prise. Au cours de la descente, on discerne des gens assis dans l'herbe qui prennent leur petit-déjeuner, là, un jeune homme figé dans une posture de yoga, ici, deux amies en tendre confidence, une main confiée négligemment au courant, plus loin, des merles sautillent en se désaltérant. Un touriste tend son smartphone au-dessus des flots et hurle dans sa langue : regarde, regarde comme l'eau est transparente. Certains, craintifs, hésitent, l'index pointé sur leur lèvre inférieure, observent les têtes qui flottent comme des ballons colorés. On les sent à deux doigts de se lancer.
Dans cet univers émeraude, le temps, curieusement, semble s'être arrêté, ou du moins distendu, toute notion en est perdue. Crawlant sur le dos pour ralentir la course, on aperçoit la lumière qui danse entre les vastes branches des arbres inclinés. L'instant est de tout beauté. On se croirait de retour au temps d'avant le temps, bien avant la naissance, un monde irréel hors d'atteinte de toutes sortes de contingences.
Le bonheur se niche là, dans ces scintillements que l'on perçoit, dans cette valse des feuillages effleurant les baigneurs, lesquels ne sont plus rien que des billes mouvantes, brindilles emportées par le courant. Métaphore de la vie, temps aboli qui s'enfuit, passage inexorable et impermanence, ce n'est jamais la même rivière, jamais la même expérience. Derrière soi on entend des rires et des cris :  des bulles de joie descendent l'Aar elles aussi.

Un billet reportage : ICI 
 

26 juil. 2022

Vivre : versatiles, ils s'envolent

 


Tête en l'air, admirons ces indociles espaces... puisque tout passe...

Puisque tout passe, faisons
La mélodie passagère;
Celle qui nous désaltère,
Aura de nous raison .

Chantons ce qui nous quitte
Avec amour et art ;
Soyons plus vite
Que le rapide départ.
 
La mélodie passagère / n° 36 /Rainer Maria Rilke, in : Vergers, recueils de poèmes en français.


25 juil. 2022

Vivre : aborder sans se saborder

 
Pietà (détail saints ) / G.B. Cima da Conegliano / Galleria Accademia / Venise
 
Les conflits... est-on tous les jours, en chaque heure apte à les affronter de la même manière ? Certes non : si l'Autre est autre et donc susceptible d'avoir une vision différente de la nôtre, d'entretenir des intérêts divergents, et par conséquent est potentiellement en mesure de nous contrer, la manière avec laquelle nous lui faisons face peut varier selon notre humeur, notre présence, notre degré d'ouverture. 
Nous pouvons sourire et même rire. Choisir de garder le silence ou assurer notre défense. Tourner les talons. Le désarçonner en le prenant à contrepied. Nous pouvons le regarder droit dans les yeux et lui parler avec ce ton calme et pondéré qui a la force de l'acier. Chercher à recueillir des informations et temporiser.
Nous avons le choix et, sûrs de notre liberté d'action, nous décidons : combien d'énergies sommes-nous prêts à utiliser (ou à gâcher) pour gérer cette situation ?  
Quels que soient les jours, quelles que soient les heures, c'est toujours notre propre confiance qui est sollicitée. Notre confiance en nous, en la vie, en notre étonnante liberté d'interagir en société.