31 déc. 2024

Vivre : la renaissance

 


 M'illumino d'immenso
Je m'éblouis d'infini
 
Mattina / Giuseppe Ungaretti (traduction Philippe Jacottet)

Comme le monde était beau hier au bout du Léman !
Le meilleur de la lumière, c'est ce qu'on en attend.


Vivre : à l'infini, les branchages

 


L'année s'achève dans une froidure, 
qui, loin d'agresser ou d'exclure, 
diffuse un magique sentiment de sécurité. 
On quitte les feux, les artifices et les cafés.
On délaisse les mots, les cris, les huées.
On monte ici comme dans une cathédrale
pour élever son regard, deviner les étoiles.
Trouver la Beauté. Apprécier. Se recentrer.

Vivre : tri sélectif

 
 
Madone avec enfant entre deux saintes (détail) / Giovanni Bellini / Accademia / Venezia
 
 Le bonheur diffuse de bonnes ondes. L'aigreur irradie des charges négatives.
Porter toujours en soi des capteurs d'énergies, si salutaires.
(et ne pas oublier qu'un paratonnerre est parfois nécessaire)
 
 

30 déc. 2024

Voyager / Lire : le portrait d'un ami

 
Chambre 340
 
Notre ville ressemble, nous nous en apercevons maintenant, à l’ami que nous avons perdu et auquel elle était chère. Elle est, comme lui, laborieuse, renfrognée dans son activité fébrile et têtue, et en même temps elle est nonchalante et encline à l’oisiveté et au rêve. Dans cette ville qui lui ressemble, nous sentons revivre notre ami partout où nous allons ; à chaque coin de rue et à chaque tournant, il nous semble que puisse soudainement surgir sa haute silhouette, avec son manteau sombre à martingale, son visage enfoui dans le col, son chapeau rabattu sur les yeux. Notre ami arpentait la ville de sa longue foulée, têtue et solitaire;...

En 1957, Natalia Ginzburg publia un texte intitulé Ritratto di un amico (Portrait d'un ami) dans la revue Radiocorriere. Par la suite, ce texte fut rassemblé avec d'autres dans un recueil : Le piccole virtù. C'est un livre que j'adore lire et relire, sans doute le plus autobiographique de l'écrivaine disparue en 1991, dont j'avais déjà parlé ICI.
 
Ritratto di un amico est en réalité un double portrait : il évoque tout à la fois l'écrivain Cesare Pavese et la ville de Turin, où il a presque toujours vécu. Ils ne sont ni l'un ni l'autre expressément nommés dans ce texte sensible. L'autrice et son ami appartenaient au même groupe d'intellectuels turinois qui avaient lutté contre le fascisme et écrit sur des  thématiques essentielles, intimes, souvent mélancoliques portées par un style simple et imagé. De Cesare Pavese on connaît le plus souvent l'ensemble de poésies dénommé Lavorare stanca et son  journal posthume : Il Mestiere di vivere. 1935.1950. La dernière phrase de ce journal date du 18 août 1950. L'auteur y a noté : non scriverò più. Je n'écrirai plus.
L'écrivain s'est donné la mort le 27 août dans un hôtel turinois au cœur de l'été, quand la ville était déserte et que tous ses tourments avaient pris le dessus.

En réservant notre chambre, dernièrement, j'ai choisi quelque chose de confortable et de central et, en découvrant au fond d'un long corridor, notre suite immense nous nous sommes exclamés : "Quelle classe! L'endroit idéal pour se mettre au patin à roulettes!" C'était sobre, élégant, et le parquet craquait. Du dehors, sur la place devant la gare centrale, nous parvenaient tour à tour les sons amortis des klaxons et des voix qui se répondaient. En admirant ces lieux qui inspiraient une paix immuable, sans m'en rendre compte, je résistais à un petit message subconscient. Tout le long du séjour, j'ai réfuté la possibilité que le message deviennent une pensée. 

En rentrant, il me restait tout de même une chose à vérifier. Oui, mon intuition était juste : c'était dans la chambre 346, dont la porte s'est avérée être juste en face de celle de notre chambre, que Cesare Pavese " en un mois d'août torride" s'est allongé après avoir absorbé dix sachets de somnifères. La petite chambre (un lit individuel) a été gardée telle quelle, en sa mémoire. Quant à l'hôtel, il a changé entre temps de nom. Je suis restée émue et pensive.
 
L'esprit des lieux, je l'ai déjà écrit, ne cesse de me travailler. Je suis persuadée que les lieux renferment les empreintes de ce qui s'y est déroulé et que nous devrions être attentifs à tous les messages portés par nos sens à leur sujet. Durant tout mon séjour, l'hôtel m'a inspiré le plus grand respect par son élégance discrète et racée. Au petit-déjeuner, curieusement, j'avais trouvé que les clients manquaient de dignité et de maintien. C'était très inhabituel comme pensée, tellement étrange que je l'ai tout de suite - et pour quelques heures - refoulée.

Je viens de relire "Ritratto di un amico". Natalia Ginzburg cite à la fin du texte quelques vers de son ami :

Chaque regard retrouvé garde un goût
D’herbe et de choses imprégnées de soleil,
Au soir sur la plage. Garde une haleine de mer.
Cette ombre vague, de craintes et de frissons anciens,
Est comme une mer nocturne, que le ciel effleure,
Et qui, chaque soir, revient. Les voix mortes
Ressemblent à l’écume de cette mer.


Ogni occhiata che torna, conserva un gusto
di erba e cose impregnate di sole a sera
sulla spiaggia. Conserva un fiato di mare.
Come un mare notturno è quest’ombra vaga
di ansie e brividi antichi, che il cielo sfiora
e ogni sera ritorna. Le voci morte
assomigliano al frangersi di quel mare.
 
Cesare Pavese / dernière strophe de "Paesaggio VIII" / "Poesie aggiunte / "Lavorare stanca " / Einaudi T Torino / 1998 
 
   
Merci aux éditions Ypsilon pour avoir publié l'intégralité du récit "Portrait d'un ami" de Natalia Ginzburg


29 déc. 2024

Vivre : Still life / 159

 
 
Ce soir, ce sera pizza. La pâte si simple à préparer. La sauce tomate maison si belle à étaler. Sur cette base, être libre de disposer les garnitures désirées : mozzarella, gorgonzola, olives, câpres, artichauts, jambon, thon ou anchois. Sans oublier l'origan, l'oignon, le basilic ou l'ail. Napolitaine ou romaine, hérétique ou pas, qu'importe. Ce qui compte, c'est d'aimer la réaliser et la déguster avec joie. Je réalise que ma manière  de préparer ma pizza ressemble furieusement à ma manière de concevoir les fêtes de fin d'année, de les vivre et de les expérimenter. Quelque chose de personnel, aucune recette toute faite, un ou deux trucs picorés ça et là. L'essentiel est qu'elle soit réalisée avec des ingrédients de premier choix. Et s'il y a des restes, demain, c'est en apéritif qu'on les consommera.
 

28 déc. 2024

Voyager : la densité d'une ville

 


Dans la grande ville qu'on dirait dessinée à la règle par un géomètre appliqué, dont le centre s'appelle "quadrilatère" comme si rien ne pouvait consentir à la moindre courbe dans ce monde de rectitude et d'austérité, la foule allait et venait guidée par les lumières qui une à une s'allumaient, offraient aux places une perspective invitant à s'évader..


Dans une ville, il y a tant  de villes. Celles des pâtissiers éblouissants et des musées alléchants. Celles des  vitrines aguicheuses et glaçantes où l'on ne se sentira jamais autorisé à mettre les pieds. Celles des exposants de pacotilles qui ne tiendront pas jusqu'à l'été. Un funambule se tenait en équilibre au-dessus d'un croisement. On aurait dit qu'il veillait à rassembler tout ce qui n'était pas appelé à se ressembler. Difficile exercice que celui de faire entrer un cercle dans un carré, difficile dans un monde où tourner rond relève de la plus grande dextérité.

Le temps d'un bref aller-retour, une ville peut renfermer un concentré d'expériences. Nous l'avons parcourue en long et en large jusqu'à en avoir les membres fourbus. Nous avons sillonné sans parvenir à en faire le tour son immense marché avec sa clientèle bigarrée."Certains disent qu'on est à Marrakech. Ici, c'est un autre monde." a lancé une femme en nous indiquant l'arrêt du tram numéro 4, dont la ligne constitue une colonne vertébrale en traversant la ville de part en part. Nous nous sommes mêlés aux flots soutenus des habitués, des flots où s'entremêlaient toutes sortes d'attirances et de frustrations, où chacun revendiquait tant bien que mal son droit à consommer.

Dans les artères du centre relativement peu de gens se promenaient munis de sacs et de sachets, mais l'essentiel était sans doute d'y être, d'avoir l'illusion d'en faire partie et de pouvoir y accéder. Il y avait ceux qui faisaient la queue pour pouvoir prendre place dans d'historiques cafés, et ceux qui, ne pouvant pas se payer le moindre café, convoitaient un abri où s'installer.


C'est dur. C'est cruel une ville dans la nuit de décembre, quand la violence fait rimer Dior et Gucci avec sans-logis. Devant la cathédrale, un groupe évangélique jouait une musique entraînante, entonnait des chants qui appelaient à s'aimer. De bons musiciens, des chanteurs bien intentionnés. Un jeune homme - un gamin - m'a tendu un billet. Quelques mots sur l'espoir et la solidarité. Il a dit : "Que dieu vous bénisse" avec des yeux implorants qui demandaient à faire croire autant qu'ils croyaient. Tout le long des arcades, des hommes, des femmes, des chiens, quelques migrants s'étaient couchés. Ils s'enroulaient dans leurs couvertures entassées. Un couple dans un coin se  partageait une portion de cannelloni et ils souriaient d'un sourire édenté dans le bonheur d'être réunis et de pouvoir manger.


Il y a plusieurs villes dans une ville. Une ville est un être vivant, un monstre en constant mouvement. Une ville est un être vivant pourvu d'une personnalité : elle contient mille facettes qu'il s'agit d'apprivoiser sans jamais pouvoir être certain d'y arriver.
 
 

27 déc. 2024

Vivre : au coeur de l'hiver

 

Tu ressens enfin le froid de l'hiver ?
un froid qui te paralyse les doigts ?
tiens-toi en éveil : le printemps se prépare déjà.