mercredi 3 juin 2020

Vivre : le cahier de juin



Ces derniers jours, la nouvelle lubie de P. est de descendre à l'aube me soustraire à mes songes (des songes invraisemblables, sans queue ni tête, ridicules à raconter). Il frappe des griffes le parquet, tape de la queue en mode rythmé, puis entreprend de secouer son collier avec sa médaille et ses puces éventuelles. Comment résister à une telle sommation ? Quelques minutes et un café plus tard, sur le plateau, la journée s'ouvre, telle un cahier rempli de mille signes à déchiffrer : le ruissellement de la lumière faisant du morse à travers les branchages, les ondulations souples du blé à qui la bise donne des allures de Méditerranée, les chœurs entonnés dans les vibrantes et vertes cathédrales, les premiers hennissements, les merles se laissant effleurer, les renards à peine effarouchés, et, parmi les herbes hautes nous caressant les aisselles, les modestes campanules, les bleuets désireux de parader, les knauties que les piéridae viennent câliner. On frissonne un peu, juste pour la forme, il fait encore bon, mais on pressent que les températures vont monter. Passent deux ou trois voitures mal réveillées et un tracteur vorace fonçant vers son petit-déjeuner. 
L'heure vient bientôt de rentrer. A notre retour, il nous faudra répondre à la question rituelle : quoi de neuf, ce matin ? Quoi de neuf ? Justement, rien. Ou plutôt si : il s'agira de raconter les mille bricoles, le hanneton renversé, l'étrange insecte oblong qui escaladait un épi, les quatre taurillons de retour dans leur pré, les cerises sauvages arrivées à maturité, la merlette qui s'est quasiment jetée sous nos roues, deux lièvres se contant fleurette dans le creux où paissent les Franches-Montagnes, la senteur d'une certaine plante dans un coin oublié, tous ces petits riens qui remplissent la première page de notre journée.
Une bonne douzaine d'heures plus tard, quand nous aurons tourné quelques feuillets, c'est moi qui entrainerai P.  dans ce qui est ma toute nouvelle lubie : atteindre le plateau juste avant que le soleil ne s'apprête à mauvir le Jura et le lac, quand les voiles s'évanouissent une à une, comme par magie. Alors là-haut, nous mettrons nos pas dans ceux des chevaux qui placidement, dans la lumière mordorée, s'avancent vers l'été.

2 commentaires:

  1. Un cahier des charges à respecter toute l'année :)
    Bucolique et doux, la vie est belle pour certains :D
    Bonsoir Dad.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Un cahier des charges à géométrie variable car mon chien aime autant se lever aux aurores à la belle saison (la lumière ? les oiseaux ?) que faire la grasse matinée en hiver. Oui, la vie est simple et belle dans la nature. Bonne soirée Julie.

      Supprimer