15 janv. 2021

Vivre : still life / 97

 
 

 
C'est un ange qui veille sur moi depuis très longtemps. Quand il m'a remis ce colifichet ce matin, je me suis réjouie de ces pompons colorés. Puis j'ai vu la maison (j'avais cru à une simple médaille). En ce moment, tout me ramène à la maison : je range, je trie, je jette, je me déleste, j'offre des maisons lanterne, je lis des textes qui parlent de chambres à soi, j'entends évoquer des jardins à défricher, je redécouvre en moi des pièces que j'avais crues à jamais fermées. Je retrouve des serrures que j'avais crues cadenassées. Mais pas du tout : les portes me sont ouvertes, grandes ouvertes et je n'ai qu'à entrer. Les espaces sont là. Ils ont toujours été là. Ils m'attendaient. Les espaces sont là, inondés de lumière, et je n'ai qu'à m'y installer, les parcourir, les aménager : tout un monde à ma disposition, un monde de possibilités qui ne demandent qu'à s'animer. 


14 janv. 2021

Vivre : ben voyons!

 
La reine douairière Juliane Marie / Vigilius Eriksen / SMK / Copenhague
 
 
La plupart du temps, quand on pose des limites à des personnes effrontées, 
on entend  : "et dire que j'allais presque te considérer comme une amie!"
Il faudrait donc pour qu'elles daignent éventuellement accorder leur amitié 
qu'on consente à les laisser nous piétiner. Sans façons, Majesté : non, merci. 
 
 

13 janv. 2021

Lire : un espace à soi

 


 Si nous ne pouvons pas, ne serait-ce qu'imaginer que nous sommes libres, nous vivons une existence qui ne nous convient pas.

Très vite, en lisant Le coût de la vie, on se sent en terre connue, comme si on rentrait chez soi. Très vite, curieusement, ce récit pour adultes reconduit aux livres de l'enfance dans lesquels on avait tant de plaisir à entrer. Extraordinaires souvenirs! Comme on aime lire durant l'enfance, combien on lit et on relit les livres que l'on a adoptés (ou qui nous ont adoptée, on ne sait jamais très bien). Je me sentais alors toujours en manque. Il n'y avait jamais suffisamment de livres pour satisfaire mes besoins. Mes parents n'en possédaient aucun.  Leur principale préoccupation était de disposer d'assez d'argent pour nous nourrir et nous habiller. La bibliothèque municipale n'autorisait l'emprunt que d'un roman et deux documentaires au maximum. Par la suite, j'ai découvert qu'en classe, on pouvait aussi prendre un livre et le ramener et en reprendre un autre jusqu'à épuisement du stock aligné au fond de la salle. Puis, j'ai appris qu'on pouvait demander un livre en cadeau, comme on demande une poupée. Et enfin, que si l'on avait bien travaillé durant toute l'année scolaire, on recevait en juin un prix lors d'une cérémonie officielle et que ce livre allait devenir un compagnon privilégié pendant les longues trop longues vacances d'été. Par quel mystère Le coût de la vie est-il venu me parler des bulles dans lesquelles mon enfance avait trouvé à se réfugier ? Me suis-je engouffrée dans ses pages avec la même fascination qu'autrefois ? Ai-je éprouvé à nouveau cette impulsion contradictoire de tendre vers la fin tout en ne voulant jamais y arriver ?
 
Le coût de la vie parle d'une femme en reconstruction après un mariage au long cours. Elle se trouve un appartement au sixième étage d'un immeuble victorien (pas vraiment confortable, pas vraiment bien chauffé, mais un logement bien à elle), elle se trouve aussi une vieille cabane pour y écrire (qu'elle partage avec un congélateur et les cendres d'une chienne), elle se trouve un vélo électrique pour garantir son autonomie et passe son temps à assurer sa vie matérielle comme dirait Duras, une écrivaine que Deborah Levy cite énormément. Le coût dont il est question, c'est le prix de la liberté.
Le coût de la vie est un livre que l'on parcourt comme une maison qu'on se sent sur le point d'acheter. On s'y intéresse à des choses très ordinaires, comme un poulet perdu sur une chaussée, écrasé sous une roue et qui fera un excellent souper assaisonné avec de l'ail et du citron. On s'intéresse à une voisine qui cherche à vous pourrir la vie pour tromper son insondable ennui. On s'intéresse au contenu d'un sac à main. A ce que disent les gens à la table d'à côté. Dans ce récit, comme dans la vie courante, il n'y a pas de hiérarchies : les objets quotidiens parlent incessamment de vécus intimes et de blessures secrètes.
Est-ce qu'un homme pourrait aimer lire ce livre "féministe" ? Difficile de savoir. Oui, si cet homme connaît la difficulté d'avoir un lieu à soi, une existence à soi, des espoirs à soi. Si c'est un homme dont les désirs ont été ignorés, niés et qu'il a besoin de les recoller comme on recolle un pot cassé dont on a une vague idée de la forme originale.
Pour illustrer le style de D.L., les chapitres les plus évocateurs sont peut-être ceux où elle parle de sa mère, décédée un an après sa séparation. Cette mère atteinte d'un cancer n'appréciait durant les dernières semaines que les glaces à l'eau (citron vert - ses préférées - fraise et orange). Même s'il n'est pas aisé de dénicher des glaces à Londres en plein hiver, D.L. trouve le moyen de lui en apporter deux par visite et se délecte des petits sons de plaisir émis par la mourante. Or, un jour, il ne reste au fond du bac, dans le petit magasin de journaux tenu par trois frères turcs, que l'intolérable saveur "chewing-gum". La narratrice pique alors une crise devant les trois frères, une crise énorme (qu'elle ira leur expliquer plus tard, après le décès) tellement en colère parce qu'elle sait que sa mère en fin de vie fera la grimace en posant les lèvres sur ce parfum honni. L'accompagnement d'un être proche vers la mort se décrit aussi par des histoires de glaces à l'eau saveur chewing-gum, porteuses d'un phénoménal pouvoir de frustration. Extraits :
 
A quoi peuvent nous servir des mères rêveuses ? Nous ne voulons pas de mères qui portent le regard au-delà de nous, qui désirent être ailleurs. Nous avons besoin qu'elles soient de ce monde, pleines de vitalité, capables, entièrement présentes pour répondre à nos besoins. p.104

Je me suis transformée en promeneuse nocturne, sans bouger de mon fauteuil. La nuit est plus douce que le jour, plus silencieuse, plus triste, plus calme, le bruit du vent qui frappe aux fenêtres, le sifflement des tuyaux, l'entropie qui fait craquer les parquets, le bus de nuit fantomatique qui passe et repasse - et toujours, dans les villes, un son lointain qui ressemble à la mer, qui n'est pourtant que la vie, plus de vie. Je me suis aperçue que c'était ça que je voulais, après la mort de ma mère. Plus de vie. p.114

Durant les quelques semaines qui ont suivi la mort de ma mère, j'ai complètement perdu le sens de l'orientation. J'étais déboussolée comme si une sorte de système de navigation interne avait perdu le nord. Pendant ce deuil, je n'ai pas voulu prendre mon vélo électrique, alors j'ai téléchargé l'application d'une compagnie de taxi sur mon téléphone portable. Le chauffeur était guidé vers l'endroit où je me trouvais, l'idée étant qu'il me conduise ensuite jusqu'à ma destination à l'aide d'un navigateur satellite. C'est à cette occasion que j'ai connu la terreur primale d'être perdue dans Londres, ma ville bien-aimée, alors que je dépendais d'un chauffeur qui n'avait pas la moindre idée d'où il allait. p.119

Deborah Levy est née en Afrique du Sud, d'un père Juif polonais et d'une mère issue de la bourgeoisie WASP. A l'âge de neuf ans, après que son père venait de  passer 4 ans en prison pour soutien à l'ANC, sa famille a émigré en Grande-Bretagne.
Le coût  de la vie appartient à une trilogie autobiographique. Le premier volet s'intitule Ce que je ne veux pas savoir. Le troisième volet est en attente de publication.

12 janv. 2021

Vivre : la surprise

 
Jeune homme à la fenêtre (détail) / Jacopo Robusti dit le Tintoret / MBAA / Besançon
 
 
Il s'avance et s'arrête. Il vous regarde droit dans les yeux. Il prononce : Je t'aime et je t'admire tout de go.
On en reste sans voix. On défaille. On rougit. Même après plus de trente ans, on ne s'y attend pas.

 

 

 

11 janv. 2021

Vivre : stupeurs et ébranlements

 

 
Les premiers jours de l'année sont consacrés à l'élaboration d'un journal créatif. Il s'agit de prendre autant de recul que possible pour solliciter la mémoire récente et faire jaillir un bilan de l'année achevée, avec tous les moyens à disposition : illustrations, découpages, peinture, crayons, ciseaux, et déposer cette création - souvent : ces pages de création - dans un épais cahier à spirale. Puis, délaissant le recours au mental, accueillir les images, les mots, les associations qui s'invitent.
Cette fois-ci, un mot s'est imposé : sidération. C'est l'étiquette qui convient le mieux pour définir la prise de conscience qui a émergé (référence étymologique à la mauvaise influence des astres, et aussi, au sens figuré, profonde stupeur face aux événements). Or, la sidération, je m'en suis rendue compte, concerne moins la suite d'événements qui se sont enchaînés durant cette année vingt vingt, laquelle nous a entraînés dans un tourbillon de déconvenues, d'anxiétés et de réaménagements constants, non : la sidération s'applique plutôt à notre (rétrospectivement) abyssale inconscience - j'allais écrire "stupidité" - une inconscience qui a laissé faire, qui a permis les dérèglements de ces dernières décennies. Nous avons cru à la "croissance", à une croissance infinie, au toujours plus, toujours plus vite, toujours plus fort. Nous l'avons même exigée. Nous avions pourtant été prévenus (il date bien de 1972, le premier rapport du Club de Rome ?). Nous avons laissé faire.Nous nous sommes moqués de ceux qui tiraient les sonnettes d'alarme. Nous en avons même ri, comment rient les fous et les idiots.
Et l'année de la sidération est arrivée.
Difficile de cloisonner, de croire que le développement économique est une chose et qu'un virus minuscule, une maladie zoonotique en sont une autre. Difficile de croire qu'en deux coups de cuillère à pot, avec un miraculeux vaccin "Mars et ça repart", tout pourra s'arranger enfin. Difficile, vraiment.
Durant mes pauses, entre deux collages, m'asseoir au bord de la forêt, observant les envolées furtives des mésanges affamées, les tremblements des branches assaillies par les vents harcelants est l'une des activités que je préfère, un point d'ancrage, une source de méditation. Il m'apparaît alors que quoi qu'il arrive au genre humain, la nature saura toujours se sauver. Et cette pensée a de quoi soutenir et arrimer.

10 janv. 2021

Vivre : l'énigme de janvier

 
Retable Montini (détail St-Jean-Evangéliste/ Cima da Conegliano / Galerie nationale de Parme

Parfois, en janvier (pourquoi particulièrement en janvier ?) on en vient à se demander ce qui se passe dans la tête de quelqu'un qui fait la gueule (ou, plus élégamment exprimé : qui se met à bouder). D'où provient cette hostilité, d'où provient ce besoin d'esquiver, ces yeux qui ne veulent pas voir et ces mots qui ne veulent qu'agresser ? Quelle phénomène chimique dans le cerveau, quels souvenirs remontés, quelles mayonnaises mal tournées, quelles aigreurs endurées, quel manque désespérant, quel besoin désespéré ? 
Face à ces mines renfrognées, inspirer un bon coup, ne pas donner prise, lisser ses ailes intérieures, tourner son regard vers les busards et leurs volutes si parfaitement maîtrisées,vers les envols synchrones des étourneaux risque-tout et laisser les choses se faire : le soleil des mauvais coucheurs finira, on l'espère, par se lever. Et février par arriver.
 
 

9 janv. 2021

Vivre : une insupportable petite musique

 
L'Iliade / JAD Ingres / MBA / Lyon

 
Cette voix, cette voix en soi, qui prend le pouvoir et donne de la voix, qui critique, qui amplifie, qui se permet de juger, juste au moment où l'on est un peu fragile, où l'on se sentirait presque défaillir, où l'on se verrait à deux doigts de trébucher, cette voix, impérativement, péremptoirement lui intimer l'ordre de la boucler!