4 juin 2026

Voir : une leçon d'amour et de cinéma

 


Waouh! Quel film ! 135 minutes durant lesquelles on ne peut pas décrocher, ne fut-ce qu'un bref instant, ne fut-ce qu'une fois. Un langage cinématographique stupéfiant. Des acteurs au sommet de leur métier. Une histoire entre une fille et son père qui s'essayent à rattraper l'absence (comment combler le vide, ou du moins l'explorer, comment envisager ce qui peut être compris, éventuellement pardonné ?). Un récit, presque un documentaire, sur un tournage en train de se dérouler. Une authentique leçon de cinéma.
 
L'attrait de cette œuvre ne tient pas vraiment à son thème (d'une banalité relative, papa n'était pas là, la littérature et le septième art ont souvent exploré ça). Le résumé se retrouve sur tous les sites de cinéma et se présente en quelques lignes : 
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu'il n'a pas vue depuis 13 ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu'à l'occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu'elle n'a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
Toutefois, cette présentation en tant que telle n'est qu'une coquille vide que le talent des deux scénaristes, Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen (également réalisateur) ont su charger de tout leur savoir-faire. La première scène, précédant le générique et qui dure une vingtaine de minutes, expose d'office leur habileté. La valeur du film tient à leur talent mais aussi  à la puissance des deux acteurs protagonistes (difficile pour les autres interprètes de se distinguer face à ces deux artistes, l'excellente Marina Foïs parvient tout juste à s'imposer).
La manière de filmer est très particulière : elle est constituée en majeure partie, probablement le 90% des scènes, de dialogues en plans rapprochés, toujours plus rapprochés, pour aboutir parfois à de gros plans (un œil, son iris, sa pupille, ses vaisseaux rougis, l'humidité des larmes sur le point de couler, marqueurs des émotions intenses bien plus que si l'on voyait une silhouette dans son intégralité). En tant que spectateurs placés au sixième rang, nous avions l'impression de coller aux visages des  acteurs, de carrément plonger dans les séquences. 
On assiste donc à plusieurs mises en abîme : un père, cinéaste reconnu, désireux de se racheter offrant à sa fille intérimaire un premier rôle; une fille qui accepte et qui part sur les lieux du tournage aux Canaries, sur l'île de Fuerteventura, décor naturel où un fort des années 1930 a été reconstitué; des références au passé colonialiste espagnol et à ses abus envers le peuple sahraoui; les différentes situations de tournage, les tensions, les fous-rires et les conflits; le quotidien d'une équipe et celui d'un metteur en scène devant gérer en parallèle de multiples projets. 
Javier Bardem est immense, autant dans ses coups de gueule que dans ses fragilités. Face à lui Vicky Luengo n'est pas en reste : désireuse de faire ses preuves au présent et en même temps habitée par tant de comptes à régler. Sans oublier : Les différentes  dynamiques parmi des professionnels engagés soumis au stress loin de leurs repères quotidiens. Les paysages magnifiques (très rapidement montrés et qui semblent ahurissants après tant de géographies de visages explorées aux mêmes dimensions). Un hôtel all inclusive qui accueille pas mal d'Anglais éméchés. 
Tentant de décrire, je me surprends déjà à avoir besoin de revoir. Ce qui est certain, c'est qu'il est rare, en sortant d'un séance, de se sentir aussi ouverts, aussi grands, aussi désireux d'explorer le monde, prêts à le regarder différemment. Du grand cinéma, assurément. 


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