lundi 29 novembre 2021

Voyager : la revanche de nos vacances imaginaires*

 
 
A ressortir des armoires écharpes, gants vénitiens et bottines, à observer la forêt pâlir, une âme en peine, chagrine, à découvrir la vaste contrée blanche étendue chaque jour sous nos yeux, et le bruissement et la danse des feuillages désolés, à admirer les envols et les atterrissages de tout ce qui dans les environs porte plumage, se surprendre à rêver...
Rêver d'anciens trains pris très tôt le matin, l'annonce retentissant dans la gare de G. et les voyageurs transis, les yeux perdus dans leur buée, prêts à se ruer sur un premier café avant de replonger pour une heure ou deux dans les bras de Morphée.
Rêver d'une ville où l'on débarque, les reins un peu cassés, portés par une langue étrangère, et des cloches à toute volée, et des appels à remonter encore plus loin, encore plus à l'Est vers des capitales de l'ex-Yougoslavie où l'on voudrait tant partir, où l'on n'est encore jamais partis. Puis, le tangage constant sur le vaporetto, les yeux hallucinés, captivés par toutes les merveilles déployées, et le mental qui peine, qui tourne au ralenti et s'efforce de s'aligner sans parvenir encore à réaliser : trop de beauté.

 
On peut descendre dans une ville en bord de mer et sitôt après - c'est là tout le pouvoir de l'imaginaire - s'en aller illico presto toquer à la porte d'un ancien château perdu au fin fond de la campagne toscane. Un logement nous attend là - il attend depuis la nuit des temps - et au centre de l'espace attendent de grands divans. 
Se prendre alors à rêver de larges cheminées anciennes, avec leurs manteaux, leurs frontons et leurs nobles jambages, leurs corbeaux aux volutes entrelacées, et les coulées de suie que les années leur ont dessinées, et les tas de bûches entassées face à des fauteuils légèrement défoncés, les bagages ça et là dispersés et des tasses fumantes de boissons chocolatées.
On jettera un regard songeur sur une pile de livres, qu'on traîne depuis des semaines et dont on ne sait pas s'ils nous feront tout le séjour ou un jour à peine. On passera ainsi de longues après-midis, à lire, peut-être, à méditer, sans doute, à rien faire, probablement (et à être satisfaits de ce manque de rendement).

 
Est-il possible de poursuivre son rêve sans rêver de marcher, marcher à pas cadencés, à travers bois et forêts, escaladant des pentes endormies, effleurés par des flocons qui hésitent à tomber, caressant le paysage qui se laisse dorloter, longeant de timides ruisseaux, surprenant par moments la fuite d'un oiseau ? Marcher, marcher encore, le chien sur les talons, jusqu'à en avoir les pieds cloqués, le regard égaré, rêvant, à mesure qu'on épuise cette longue balade, d'un grand, d'un immense bol de thé. 
Juste avant de regagner notre gîte, il ne serait pas interdit de faire une halte à l'épicerie, troquet pourvu de mille délicatesses, tenu par une mamma bourrue, qui insiste pour nous faire tout goûter. Et par conséquent on goûte. On goûte et on se laisse tenter. On ressort pourvus de miels et confitures du coin, et pourquoi pas aussi d'une bouteille de bon vin, le rouge de ces contrées, trapu et fruité.

Enfin, comme tous les rêves ont une fin, on reprendra avec quelques regrets le chemin de ce qu'on nomme réalité. On traversera des montagnes qui nous reconduiront à notre véritable et indispensable maison, où l'on se lovera et on rêvera qu'on a rêvé. Mais, sitôt arrivés, on sera prêts à recommencer. Quand les précédentes sont loin derrière et les futures vraiment trop loin devant, qu'il est doux de confier nos vacances à notre imagination. 
 
*Merci à Xavier Dolan pour l'inspiration du titre
Photos : Devant la douane de mer à Venise // site du Château di Sarna, Arezzo // collines piémontaises // col du Gd-St-Bernard

4 commentaires:

  1. Je suis partie loin, très loin avec vous. Merci pour le voyage!

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    1. L'avantage des voyages imaginaires : le monde à notre portée, tous les matins (et jamais de correspondance ratée)!
      PS : j'ai écouté aujourd'hui une émission de Entendez-vous l'éco avec le dessinateur Etienne Davodeau. Ici : https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-l-eco/l-economie-selon-etienne-davodeau. Il est né au bord de la Loire, mais j'imagine que c'est loin de chez vous. J'avais lu une ou deux de ses BDs, mais je n'avais pas fait le lien. Un parcours tout à fait intéressant, une personnalité fidèle à ses origines paysannes et ouvrières. Passionnante découverte (une raison supplémentaire d'aller visiter ce fleuve et ses rives...).

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  2. Le voyage imaginaire, fortement recommandé en ces temps Corona-virées, ou le rêve à forte dose... peut aussi être le résultat de nos propres frustrations voire nos éternelles insatisfactions.

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    1. Oh! Frustrations, éternelles insatisfactions ? Désolée, vraiment. Merci pour cette confidence, Julie, merci pour ta confiance...

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