jeudi 8 juillet 2021

Vivre : juillet, un après-midi

 

La journée s'était révélée exceptionnelle. Le ciel couvert nous avait promis de la pluie, de la morosité, des contrariétés : il n'en a rien été. L'atmosphère avait quelque chose d'irréel. On aurait cru un retour à des saisons oubliées, des souvenirs d'adolescence, des timidités qu'on pensait dépassées. Au bord de la rivière qui charriait infatigablement des Alpes des torrents d'eau glaciale, sur la pelouse aussi douce qu'une peau de mouton, de jeunes mères conversaient et partageaient - plus ou moins équitablement - leur goûter avec leurs rejetons. Elles parlaient si doucement qu'en les effleurant au passage on ne percevait aucun son, on ne distinguait aucun nom. Ça et là des enfants couraient, mais comme au ralenti, des grands-parents surveillaient, mais juste pour que cela soit dit. Assise devant son eau minérale, une femme inclinée sur un roman tournait avidement les pages. Deux retraités s'essayaient au pingpong, passaient plus de temps à contester, penchés, qu'à renvoyer. Un maillot esseulé se désolait au milieu d'une allée. 
A un certain moment, un homme droit et musclé s'était avancé et avait installé une sangle entre un arbre penché sur les berges et le milieu d'un pont. Ensuite, lentement, il avait entrepris de s'élever. Bientôt, on n'avait plus perçu la corde, on ne voyait que sa silhouette en train d'évoluer, un ange aux ailes évaporées, un insecte surprenant, un gypaète en vol plané. Il faisait doux, les nuages veillaient sur ce biotope protégé tandis qu'on sirotait rêveusement sa tasse. On se disait que les lieux et les moments les plus beaux sont ceux où l'on ne distingue ni les âges, ni les milieux, ni les couleurs de peau, où tout le monde a acquis le simple droit d'être ce qu'il est et de se trouver exactement à l'emplacement qui lui plait. On laissait flotter ses pensées, comme les branches que le courant entraînait, ignorant le livre qu'on avait distraitement emporté.
Et puis, malheureusement, à un certain moment, l'heure de rentrer a sonné.

4 commentaires:

  1. Que de douceur et de poésie dans cette description. En fermant les yeux, on s'y croirait.
    Cela m’évoque certains peintres comme Monet ou certains films de Rohmer peut-être ou des cinéastes italiens.
    Mais surtout, cela m’a fait penser au film de Tavernier, un dimanche à la campagne, film empreint d’une si grande douceur.
    Merci.

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    1. Merci à vous d'avoir si bien perçu l'ambiance décrite (A propos d'un "Dimanche à la campagne" : j'apprécie particulièrement une actrice comme Sabine Azema, sa vivacité, son esprit, sa souplesse)
      je me demandais... sans me montrer indiscrète.. avez-vous un blog ? ou l'intention d'en ouvrir un ?
      généralement, l'empathie envers ce qu'écrivent les autres est le signe d'une aptitude à écrire soi-même...
      Belle, douce et généreuse soirée.

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  2. Aucune indiscrétion. Non, je n'ai pas de blog. En ouvrir un, j’avoue n’y avoir jamais pensé.
    J’en suis très peu.
    Mais j’aime les mots car chaque mot a une énergie qui agit sur nous. Les mots peuvent rassembler ou déchirer, être empathiques, violents ou destructeurs. Les mots peuvent vibrer et résonner en chacun.
    Très belle soirée.

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    1. Oui, le pouvoir des mots, l'importance des mots. Certains aptes à sauver, d'autres pouvant vous détruire. Si importants et parfois si galvaudés... Belle soirée.

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